Guillaume Masson, le pianiste qui rêvait du Studio Ghibli
Saison 1 • Épisode 211 mai 2026

Guillaume Masson, le pianiste qui rêvait du Studio Ghibli

Une conversation avec Guillaume Masson

Guillaume Masson

J'ai vu Le Voyage de Chihiro à Orléans. Je me suis dit qu'il faudrait que je joue cette musique un jour.

À 7 ans, Guillaume se met au piano par mimétisme, en imitant son frère aîné. Il n'arrêtera jamais. Adolescent, dans le sous-sol familial, il passe des heures à transcrire d'oreille les musiques de Joe Hisaishi — les bandes originales des films du Studio Ghibli — note par note, sans simplifier, sans appauvrir.

Quinze ans plus tard, Guillaume a réussi le concours du Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris, traversé l'épreuve du concours Chopin de Varsovie, enregistré ses transcriptions au Théâtre des Champs-Élysées, et joué aux côtés de Joe Hisaishi en personne lors d'une tournée en France. Le compositeur, peu accessible et peu bavard, lui aura glissé trois mots qui valent toutes les validations : tu es très talentueux.

Dans cet épisode de Vive la vie, Guillaume raconte le chemin d'un jeune passionné qui a refusé de simplifier — la musique, son rythme, sa trajectoire — et qui a fini par jouer avec son héros sans jamais avoir cherché à se vendre.

Ce qu'on aborde

  • Le piano comme une langue : raconter une histoire plutôt que jouer des notes
  • Le Conservatoire de Paris et la rencontre avec d'autres passionnés qui parlent la même langue
  • Condenser une vie de travail dans quinze minutes de scène au concours Chopin de Varsovie
  • Transcrire d'oreille les musiques de Hisaishi, note par note, sans rien sacrifier
  • La rencontre backstage avec Joe Hisaishi, texte préparé en japonais à la main
  • Jouer avec son héros : la tournée en France et l'adoubement du maître
  • Pourquoi le chemin compte plus que la finalité, et accepter sa trajectoire
Réalisé parMark Hadj Hamou·Photographe & Réalisateur

Dans l'œil du studio

Transcription

Guillaume

En fait mon frère a commencé à faire du piano parce que ma mère comme beaucoup de mamans voulait mettre son enfant le mercredi après-midi pour faire des activités extrascolaires. Et mon frère donc qui a 3 ans de plus a commencé. Donc c'est vraiment par hasard. Mes parents sont pas musiciens. C'est vraiment les premières notes de mon frère qui m'ont inspiré, qui m'ont fait un peu tilter et je me suis mis assez vite du coup vers l'âge de 7 ans on va dire. Ce qui est pas particulièrement tôt étant donné qu'ils peuvent commencer à 3-4 ans dans les pays asiatiques par exemple.

Mark

Tes parents t'ont mis au piano mais est-ce que c'est parce que tu avais manifesté une envie musicale ou est-ce que c'était juste en fait on essaye différentes choses avec notre fils ?

Guillaume

Ouais tu sais à cet âge-là je pense qu'on réfléchit pas trop, il y a le frère qui joue, derrière je me mets au piano, je fais un peu n'importe quoi mais c'est avant tout l'envie du contact avec l'instrument. L'envie, la motivation, enfin tout ça ça vient après. Mais quand on est petit on voit ça comme un jeu en fait. Et voilà c'est comme ça que je l'ai senti à l'époque.

Mark

Et t'as apprécié tout de suite ou est-ce que c'était parce que tu sais entre guillemets souvent des parents mettent leurs enfants sur une activité et ils sont derrière pour les forcer à faire tu vois ce que je veux dire, est-ce que toi tu as été mordu du coup ?

Guillaume

Mais c'était pas le cas du coup. Mes parents étaient vraiment pas derrière moi et c'est moi qui, en fait de manière très naturelle et spontanée passait du temps au clavier sans forcément comprendre ce que je faisais. Je pense que j'improvisais déjà un peu. J'ai même retrouvé des compositions qui datent de, j'avais 8-9 ans, donc j'écrivais des morceaux comme ça et voilà, très très spontané dans un premier temps.

Mark

Est-ce que tu as su tout de suite que ma vie ça va être ça ou est-ce que c'était voilà je fais ça sur le côté puis en fait...

Guillaume

En fait, j'avais envie tu sais quand on est jeune on a envie d'être un peu fort à quelque chose. On a envie d'être fort en sport, on a envie d'être... Moi j'avais juste envie d'être fort. De pouvoir jouer des morceaux de plus en plus riches, de plus en plus difficiles. Donc j'ai voulu progresser assez vite et j'avais pas encore l'idée de me dire je veux faire ça. D'abord c'était je veux être bon à ça. Et je pense que quand j'étais au collège, je dirais tu vois vers la 4ème 3ème, c'est là où je dirais pas le déclic, mais où ça s'est consolidé, l'idée ça s'est précisée, l'idée de me dire là je veux que ce soit mon domaine. Déjà parce que on va dire les cours à l'école ça me passionnait pas plus que ça, j'avais pas d'intérêt particulier pour, mais vraiment c'était piano piano. C'est-à-dire j'étais en cours et je pensais à "quand je rentre chez moi je me mets à telle heure au piano, je fais tant, je vais faire ci, je vais faire ça", c'était vraiment... Pendant les cours je pensais à l'après-école. C'était des années où en fait dès le collège lycée, je dormais pas autant que je devrais, je passais les fins d'aprèm, les soirées sur le piano, je commençais les devoirs à 22h, 23h, enfin tu vois c'était déjà assez intense, assez important quoi.

Mark

Ok et à quel moment parce que j'imagine qu'il y a eu une bascule entre je suis en train de suivre un cursus on va dire généraliste collège, lycée etc. mais il y a un moment où bah forcément le piano prend le pas sur ce truc un peu classique, c'est à quel moment est-ce que ça ça se fait ?

Guillaume

Comme je disais mes parents sont pas musiciens, et je pense que ce qu'il fallait à l'époque c'était accomplir quelque chose d'important qui leur montre voilà j'ai réussi ça, et donc ça veut dire que voilà là je m'oriente quand même vers une voie pour être pianiste professionnel. Et pour le coup, moi c'était le concours du Conservatoire de Paris, le Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris. Et j'ai préparé ce concours, c'est l'école la plus prestigieuse, la plus importante en France. Au niveau international aussi, on est... c'est le monde entier qui se présente à ce concours. Et donc j'ai préparé ça pendant mes années de lycée et j'ai fini par obtenir, par réussir ce concours l'année de ma terminale. Année où j'avais décidé de quitter le lycée et de faire les cours par correspondance ce qu'on appelle le CNED, je sais pas si ça existe toujours.

Mark

Si si je l'ai fait le CNED aussi, je connais bien.

Guillaume

Tu connais bien ? Mais moi c'était vital, enfin c'était nécessaire que je fasse comme ça. Et je pense qu'à partir de ce moment-là, la réussite de ce concours, bah là forcément tu t'engages dans une voie professionnelle et les parents qui sont pas musiciens, encore une fois, sont un peu plus rassurés et se disent "voilà c'est sa voie".

Mark

Ouais parce qu'il y a c'est rassurant de se dire en fait au-delà de l'accomplissement et on va en parler parce que c'est hyper intéressant mais en fait c'est là c'est tangible je pense qu'il y a beaucoup de gens qui s'inquiètent un peu de dire comment on en vit, je me mets à la place d'un parent c'est comment je gagne de l'argent en faisant ça, et là déjà tu as une ouverture de OK là en fait il y a quelque chose de prestigieux et il y a une suite à ça tu vois.

Guillaume

C'est ça. Et puis pareil, on va parler de talent, mes parents ils pouvaient pas, ils étaient pas en mesure de dire si j'avais beaucoup de talent ou pas, ils entendaient à droite à gauche mais voilà. Ils avaient besoin, tu parlais de preuves tangibles, ils avaient besoin voilà de cet accomplissement pour se dire "ah oui donc, il vaut ça" entre guillemets et voilà.

Mark

Donc on parle d'un concours qui est quand même hyper prestigieux. Est-ce qu'en te présentant tu... je vais pas dire tu savais que tu allais avoir ta place mais est-ce que tu pouvais te l'imaginer ou est-ce que c'était un peu à l'arrache "qu'est-ce qui m'arrive" ?

Guillaume

En fait j'écoutais les conseils des grands professeurs, des pédagogues, beaucoup de gens me soutenaient, beaucoup de professionnels du milieu me disaient que je pouvais y arriver. Donc après à partir de ce moment-là je faisais mon maximum, je travaillais énormément. Et j'essayais de m'entourer de pédagogues aussi de pointure un peu dans le milieu. Donc je faisais des académies, des stages, j'allais voir des différents professeurs, enfin j'essayais de mettre le plus de chances de mon côté sur ça.

Mark

Et tu avais beaucoup misé dessus, c'est-à-dire que est-ce que pour toi c'était j'ai ça ou rien et tu as tout misé dessus ou est-ce que c'était voilà je passe ce concours, je me donne à fond mais entre guillemets c'est pas grave si je l'ai pas, comment tu l'as vécu ça ?

Guillaume

Ouais je misais un peu tout là-dessus. Parce que je me serais mal vu au niveau de mes études supérieures de faire autre chose, une fac, une université... Moi c'était vraiment ça quoi, c'était vraiment mon domaine et c'est vrai que c'est un milieu qui est, on va dire, il y a peu d'élus un peu, c'est assez élitiste. Donc c'est vrai que on peut y arriver de différentes manières pas seulement en passant par cette structure à Paris, mais disons que c'est quand même un atout de poids en fait pour démarrer une carrière de pianiste quand même.

Mark

Et là à ce moment-là tes parents ils étaient convaincus, ils se sont dit ok ?

Guillaume

Ouais plus convaincus.

Mark

À partir du moment où tu as eu le concours, qu'est-ce qui a changé concrètement, ça a été... Déjà c'est une consécration pour toi de te dire "ouh là en fait j'ai une preuve de ce que je vaux", enfin tu vois...

Guillaume

Oui. Aussi c'était la première fois que j'intégrais une structure avec des gens qui vivaient un peu la même chose que moi en fait. Alors non pas, à Orléans déjà j'étais dans un conservatoire avec beaucoup de musiciens et beaucoup de musiciens talentueux, mais moi j'étais celui qui était un peu le plus, qui vivait musique vraiment vraiment à fond, qui travaillait le plus... Et c'est vrai qu'en intégrant le Conservatoire de Paris j'ai vraiment vu des passionnés et rencontré des... c'est ça ce que je retiens même le plus de mes études, c'est la rencontre avec mes collègues pianistes passionnés et qui où on parle la même langue quoi, on ressent les mêmes choses, les mêmes doutes, les mêmes questionnements, enfin donc c'est ça ce que je retiens le plus ouais.

Mark

Ok. Tu vois c'est vachement intéressant parce que j'étais avec un acrobate enfin une pointure de l'acrobatie qui fait toutes sortes de spectacles, c'est un des meilleurs en France et en fait il m'a dit un truc qui était vachement similaire à ce que tu me dis là c'est qu'en fait il a dit "quand j'ai découvert ce milieu de l'acrobatie en fait il a dit j'ai découvert les miens. Tu vois, des gens qui parlaient sa langue" tu vois et en fait il en parle exactement de la même manière c'est, c'est voilà c'est des passionnés et on se comprend et en fait ouais j'ai découvert pas une seconde famille mais quelque chose comme ça tu vois.

Guillaume

Oui. Et puis surtout j'insiste, tu emploies le mot passionné, c'est avant tout ce qu'on était. C'est-à-dire l'idée de la compétition qu'on peut avoir parfois, que les gens peuvent avoir en se disant "voilà c'est très élitiste, c'est très compétitif". En fait je l'ai pas ressenti comme tel. Parce que justement à un certain degré je pense que les gens sont tellement passionnés qu'ils ne passent, ils vont pas passer leur temps à se comparer ou à regarder les autres, mais ils vont travailler sur eux-mêmes et sur leur art, leur pratique. Et c'était voilà c'était ça, c'était un lieu d'échange et d'émulation et pas de compétition. Après, je dois quand même dire que pour encore plus émerger bah il existe dans le monde du piano ce qu'on appelle des concours de piano. Ce sont des, entre guillemets, des distinctions si tu arrives à obtenir un prix de concours qui te permettent encore plus d'émerger et de te construire un peu un CV où on voit voilà "il a telle récompense" et voilà. Et c'est une marque je dirais de fiabilité pour les organisateurs de concerts, dans les festivals.

Mark

Et toi tu apprécies ce côté concours, c'est-à-dire de se dire en fait j'ai tant de temps pour préparer un truc, je mets toute mon énergie dedans pour voir où je me situe entre guillemets dans le milieu, tu as apprécié cette pression, comment tu le vis ?

Guillaume

Alors ce que j'apprécie dans le concours, c'est l'idée de me dépasser et en fait c'est l'idée de la préparation. L'idée de me dire je dois trouver les meilleures ressources pour faire du mieux que je peux et être prêt. Et ensuite, le résultat j'ai envie de dire c'est un peu la résultante, enfin je dirais pas que c'est secondaire mais voilà ça peut varier, on peut quelquefois avoir un prix, quelquefois pas de prix, alors en ayant bien joué les deux fois parce que on reste dans un milieu artistique donc subjectif. Il y a aussi le monde des jurys, ça pourrait être un grand débat comme dans tous les domaines artistiques. Donc j'ai envie de dire c'était avant tout la démarche personnelle de me préparer et de tirer le meilleur de moi-même par rapport au programme musical que je proposais.

Mark

C'est intéressant parce que tu vois il y a des gens qui voient certains travaux comme ça comme une finalité et toi en fait j'ai l'impression à t'écouter que tu apprécies plus le chemin que...

Guillaume

Absolument. Le chemin est beaucoup plus important parce qu'en fait chaque trajectoire d'être humain est tellement différente avec un rythme tellement différent qu'en fait si on arrive à être patient et à ne pas se frustrer ou être déçu d'une échéance qui n'a pas marché, d'un résultat décevant, bah en fait on peut tout à fait atteindre l'ambition qu'on a si on accepte ce qu'on est, si on accepte son rythme et surtout si on garde le feu, si on garde la motivation, si on voit en fait le point final toujours.

Mark

Est-ce que toi tu es dur avec toi-même en terme de parce que tu recherches l'excellence et la perfection et te pousser toujours plus dans un art, parce qu'un concours c'est quand même enfin c'est intense, c'est énormément de travail et si tu performes pas au niveau que tu veux ça peut être vachement difficile donc toi comment tu le vis ça ?

Guillaume

D'un côté, faut dire les choses, on est tous un peu perfectionniste et un peu jusqu'au-boutiste pour faire ce métier, je pense. Mais d'un autre côté, en fait ce qu'on voit c'est en fait on projette déjà le résultat qu'on veut obtenir. On ne centre pas tellement notre exigence sur nous, mais on la centre sur ce qu'on produit en fait. Moi mon boss c'est la musique, c'est me rapprocher le plus possible de, pas la perfection musicale mais de la musique. Parce que la musique c'est, c'est un ensemble de paramètres, c'est de la technique mais c'est avant tout de l'émotion, en vérité. La technique c'est juste les outils pour transmettre cette émotion. Et je vais passer des heures et des heures donc on va pouvoir dire que je suis dur avec moi-même, mais je suis pas dur avec moi-même pour être dur avec moi-même parce que je veux montrer que j'ai tel niveau d'exigence, c'est vraiment centré sur le résultat.

Mark

Est-ce que tu es frustré des fois avec toi-même de pas avoir fait aussi bien que tu aurais aimé, ça t'arrive ou c'est...

Guillaume

Ah oui oui bah ça m'arrive tout le temps en fait. Mais plus ou moins. En fait il y a plein de paramètres qui font que voilà il faut accepter qu'on n'arrive jamais à ce qu'on veut. Chez les pianistes on a plein de facteurs, c'est-à-dire tous les pianos sont un peu différents, on va jouer dans différentes conditions, différents lieux de concert avec différents instruments et donc il faut arriver à s'adapter. La faculté d'adaptation elle est chez les pianistes super importante. Alors que les autres instrumentistes, ils ont leur propre instrument. Donc un violoniste garde son violon toute sa vie ou en tout cas très très longtemps, et donc il va pouvoir paramétrer de manière très précise ce qu'il veut avec son instrument. Moi je dois m'adapter, voilà je dois comprendre chaque instrument et c'est à la fois une difficulté mais c'est passionnant en même temps. Donc il faut un peu jeter du lest, se dire "voilà je vais pas arriver au degré que je souhaite, mais ce sera différent". La musique c'est aussi accepter que il n'y a pas une seule possibilité, il y a plein de possibilités. Faut essayer de saisir chaque chemin et de s'y engouffrer et de tenter de faire au mieux.

Mark

Tu parles de perfection et d'aller chercher la perfection. La perfection par définition on peut pas l'atteindre mais est-ce que toi tu arrives à te satisfaire de ce que tu fais ou est-ce que tu es un éternel insatisfait à vouloir chercher toujours un peu plus...

Guillaume

Toujours un peu plus, c'est sans fin en fait. Ouais. Avec le temps on est un peu plus, juste un petit peu plus chaque année dans l'acceptation et dans le fait de voir ce qui est important. Parce que la musique n'est pas une question de perfection. C'est plein d'autres éléments, ça rassemble, comme je disais tout à l'heure, plein de paramètres quelquefois contradictoires parce que il faut contrôler ce qu'on fait mais en même temps il faut lâcher prise. De quelle perfection on parle ? La perfection de l'émotion ou la perfection de la réalisation purement technique, artisanale, enfin c'est voilà de quelle perfection on parle. Selon moi les plus grands musiciens, c'est ceux qui ne jouent jamais de la même manière. Mais qui arrivent à être à chaque fois dans la vérité de ce qu'ils font au moment où ils le font.

Mark

Toi quand tu vois la musique, est-ce que tu le vois avec des formes ? Est-ce que tu le vois avec des mouvements ? Comment tu le conceptualises toi dans ta tête ?

Guillaume

Je dis souvent ça même à mes élèves, il faut entendre ce qu'on veut réaliser. Donc effectivement j'entends la musique, j'entends les intentions, j'entends même quelqu'un qui parle, je peux même mettre un texte en fait sur les notes et je veux essayer de me rapprocher en fait de ce qu'on appelle un discours musical. Un discours. Chaque note a un sens, chaque note a une couleur, chaque note a une intention, chaque phrase a une intention. En fait la musique c'est beaucoup raconter une histoire. Donc j'essaie de me faire défiler cette histoire et ensuite de me mettre au piano seulement après, mais d'abord de bien me projeter mentalement.

Mark

Mais ça c'est à partir d'un certain niveau non parce que en fait entre guillemets quand tu démarres le piano tu es tellement concentré sur en fait bah déjà appuyer sur les bonnes touches au bon moment le tempo et cetera et est-ce que toi cette volonté de chercher un message c'est quelque chose qui est venu tôt, tard comment en fait comment il y a eu ce moment de bascule entre en fait je suis en train de jouer quelque chose qui est mécanique dans le sens où c'est un mouvement du corps, comment on est passé de ça à une langue en fait à un discours ? Comment il y a eu cette bascule ?

Guillaume

Quand j'étais jeune et que je voulais absolument jouer un morceau qui était parfois trop dur pour moi, c'est parce que j'avais déjà envie de le jouer d'une certaine manière qui fasse que ce soit ma manière. Alors j'étais très souvent trop jeune, il me manquait des outils pour arriver à réaliser ce que j'avais en tête, mais je pense que ça part de là. C'est-à-dire avoir un rapport avec l'œuvre où "ah j'ai besoin de la jouer et j'ai besoin de l'entendre comme ça". Le piano en fait c'est un ensemble d'outils à maîtriser. Plus on maîtrise un instrument, plus on peut faire de couleurs, plus on peut exprimer de choses, plus on peut graduer les intentions, les nuances. Donc effectivement, il y a après apprendre à maîtriser l'instrument pour ensuite s'en détacher à nouveau. Quelque chose par exemple qu'on apprend très tôt et auquel on ne réfléchit plus c'est le langage. Quand on parle on n'est pas en train de se dire "tiens qu'est-ce que ma bouche est en train de faire ou est-ce que ma langue se place pour avoir tel son", mais or c'est ce qui se passe. Bah le piano c'est un peu ça mais c'est plus difficile que le langage, ou en tout cas bon comme on l'apprend après bah ça va prendre plus de temps et on va devoir maîtriser plein de choses pour qu'à la fin idéalement les doigts soient au service de la pensée et que le doigt trouve naturellement le bon geste pour exprimer la bonne parole, la bonne couleur, le bon mot.

Mark

Il y a un truc qui me fascine dans tout ce que tu dis depuis tout à l'heure c'est qu'en fait tu utilises jamais le mot note ou très rarement. Tu parles que de mouvements, de couleurs, d'intentions, de gestes. Tu vois enfin et en fait c'est un peu contradictoire parce que dans le sens où quand on pense à la musique pour quelqu'un qui démarre dans la musique ou qui connaît pas, on pense tout de suite les notes, les accords et cetera et en fait toi tu as une vision qui est beaucoup plus la couleur, la gestuelle, le mouvement.

Guillaume

Et si je fais le rapport avec l'idée du langage, c'est comme si je te disais la syllabe. Or pour faire un mot, il faut plusieurs syllabes. Bah pour exprimer une intention, il faut plusieurs notes. Et il faut encore plus de notes pour avoir ce qu'on appelle une phrase musicale comme on a une phrase dans le langage habituel.

Mark

Et pendant ces années au conservatoire, tu as continué à faire beaucoup de concours ?

Guillaume

Oui. J'en ai fait surtout sur la fin. J'ai fait notamment on va dire le concours de piano le plus connu qui est le concours Chopin de Varsovie. Ça c'est un concours qui est très spécial parce que en fait c'est le seul concours qui est centré que sur un seul compositeur. Il faut monter 3 heures de Chopin, enfin entre 2 et 3 heures donc il faut vraiment comme tu t'en doutes être féru de sa musique. Du coup ce concours est très suivi, à l'échelle de la Pologne c'est un peu la chaîne nationale qui va diffuser toutes les épreuves, il y a un engouement, la salle est complète dès le premier jour du premier tour. Donc c'est une expérience très particulière. Dans le jury sont présents parmi les plus grands pianistes actuels. Donc voilà, j'ai eu la chance de faire ce concours et ça a été une préparation, je te parlais de préparation tout à l'heure, bah très spéciale parce que c'est pas seulement prendre des cours et jouer, c'est arriver à trouver sa sincérité, arriver à extraire ce qu'on peut faire de mieux en vue d'un tel événement quoi. Donc beaucoup de pression mais beaucoup d'excitation, beaucoup de plaisir. Voilà, et j'ai eu la chance de passer quelques tours et de jouer, ce que moi ce qui m'importait c'était je voulais jouer quand même une partie de mon programme. Voilà, il se trouve que j'ai pas joué la toute dernière épreuve c'est-à-dire le concerto avec orchestre mais j'ai quand même pu jouer le programme solo et donc voilà, c'était une magnifique expérience et ça m'a apporté derrière pas mal de choses au niveau professionnel, des concerts, des rencontres, voilà.

Mark

Déjà de base entre guillemets tu as pas le droit à l'erreur ou si tu fais une fausse note il faut trouver un moyen de se rattraper quand tu es en concert ou quelque chose comme ça, mais là c'est un concours, tu as un passage qui est assez court j'imagine en terme de temps et tu mets toute ton énergie dans, je sais pas combien de temps tu joues mais tu mets toute ton énergie des mois d'entraînement en suite dans je sais pas 10 minutes, une demi-heure enfin.

Guillaume

Et c'est ça. C'est ça qui est dur à vivre l'idée de condenser un peu toute sa vie dans l'espace de 15 minutes. La qualité de la préparation c'est ce qui importe le plus, c'est-à-dire dans notre milieu on fait beaucoup ce qu'on appelle des rodages, c'est-à-dire l'occasion de jouer le programme avant, soit dans des concerts, soit même entouré d'amis, c'est quelque chose que j'ai beaucoup fait pour ce concours. Effectivement je pense que le stress est aussi lié au fait de se dire "waouh là j'ai une chance et c'est ma seule chance". Or voilà, si on peut essayer de s'habituer à l'idée de présenter son programme face à un public, et ben la chose devient plus naturelle à chaque fois.

Mark

Parce que tu vois il y a certains artistes qui se nourrissent de l'énergie des gens qui sont en face et d'autres qui au contraire se mettent dans une bulle et en gros il y a plus que eux et la musique. Toi tu te situes comment par rapport à ça ?

Guillaume

Je pense que c'est un mélange des deux. Mais je suis plutôt dans la dominante d'être dans ma bulle, d'être dans ma concentration et d'arriver à faire abstraction de ce qui m'entoure. C'est comme ça que j'arrive le mieux à être moi-même et à faire ce que je peux faire au mieux. Après une chose qu'on ressent beaucoup quand on est sur scène c'est l'énergie impalpable du public, c'est-à-dire leur qualité d'attention, s'ils sont dedans ou au contraire s'ils sont pas dedans. Mais en tout cas c'est quelque chose qu'on perçoit beaucoup. C'est impalpable, moi je suis concentré sur mes mains donc je vais pas m'amuser à regarder chaque personne mais c'est quelque chose vraiment qu'on ressent très fortement.

Mark

En parlant de public j'étais dans ton public et c'est comme ça qu'on s'est rencontré. C'était aux représentations de la bande originale de Miyazaki composée par Joe Hisaishi. Ça a été quoi ta première rencontre on va dire avec Miyazaki et pourquoi est-ce que tout de suite t'as été transporté là-dedans ?

Guillaume

Pour t'amener sur le terrain Miyazaki, justement on parle depuis tout à l'heure que j'ai une formation classique, même avant le conservatoire de Paris en fait même à Orléans, mon premier film que j'ai vu c'était le Voyage de Chihiro et en fait bon ça a fait tilt très clairement et je me suis toujours dit il faudra que je joue cette musique. Et quelque part en fait tout ce que m'a permis mes études du répertoire classique, bah ça a eu une résonance, une répercussion dans le sens où ça m'a constitué des outils que ce soit des outils pianistiques, des outils pour composer, pour écrire, pour piano parce que il a bien fallu que je fasse mes versions pour piano de cette musique. Même pendant mes études au conservatoire je jouais du Chopin, des études de Chopin, mais de temps en temps un peu de Hisaishi je gribouillais sur des manuscrits, je le faisais pas trop fort parce que en fait il se trouve que les studios de travail au conservatoire on s'entend un peu tous et euh bon euh quelquefois on pouvait se dire "mais pourquoi lui là qu'est-ce qu'il joue enfin il est pas en train de faire Chopin, Rachmaninov, Brahms, Bach". Mais voilà déjà à cette époque j'ai commencé à transcrire cette musique et justement après ce concours Chopin, je me suis investi plus dans ce programme Miyazaki en regardant les films plusieurs fois, en écoutant la musique plein de fois. Et voilà, ce qui me passionne dans le piano c'est pas seulement jouer les œuvres des autres, c'est aussi jouer mes propres versions, soit mes propres compositions, ou soit arranger pour piano une œuvre d'orchestre. Ça c'est quelque chose qui me passionne et j'ai fait mon mémoire sur ça par la suite. C'est vrai que les transcriptions des musiques des films de Ghibli ça a été mon plus gros travail parce que j'ai voulu, j'ai quasiment brossé l'intégralité des films. Et voilà ça a été une aventure incroyable.

Mark

Parce que c'est une compétence quand même très particulière le fait de retranscrire vers jouer. Ça c'est quelque chose que tu as appris au conservatoire ou est-ce que c'est une compétence que tu avais, on va dire un peu naturellement et qui a été sublimée ?

Guillaume

Je dirais que je l'ai appris au conservatoire mais de deux manières. La première manière c'est que j'ai pris des cours, on appelle ça l'écriture ou la composition, donc apprendre à écrire pour piano. Mais ce que j'ai fait aussi c'est que à force de jouer tellement d'œuvres pour piano, quelquefois même des œuvres qui étaient des transcriptions d'autres œuvres par exemple il y a un compositeur qui s'appelle Franz Liszt qui est hongrois, qui a transcrit les symphonies de Beethoven par exemple. Donc c'est quelque chose qui se pratique depuis un certain temps. Et à force de jouer, d'avoir ce bagage, bah on arrive à savoir un peu ce qui sonne bien au piano, comment adapter un texte au piano. Donc c'est un mélange des deux. C'est vraiment les œuvres classiques qui m'ont appris ça plus c'est vrai les cours d'écriture au conservatoire.

Mark

Et comment ça s'est passé alors cette retranscription ça a été je me suis enfermé dans une pièce pendant 6 mois pour bachoter quelque chose ou est-ce que c'était un travail en plus de ce que tu faisais à côté ou ?

Guillaume

En plus de ce que je faisais à côté. Je me rappelle que j'aimais beaucoup avoir certaines vacances, notamment où là pour le coup c'était comme tu dis d'abord à Orléans, j'avais la chance d'être dans un sous-sol. Alors quand tu es pianiste et que tu as un piano dans un sous-sol et que tu as la chance qu'on te dérange pas, tu peux très vite t'embarquer dans un mode où voilà presque pas d'hibernation mais en tout cas tu vois pas les heures passer, tu es un peu ermite de ce que tu fais en musique. Et ce sous-sol à Orléans vraiment il m'a donné les conditions pour de temps en temps effectivement passer des heures au carré, des jours au carré sur la transcription de ces musiques-là.

Mark

Et ça a été quoi la suite parce que entre retranscrire et avoir le droit de le jouer, enfin comment ça se passe ça que...

Guillaume

Alors une fois que je commence à avoir transcrit pas mal de pièces et avoir un corpus d'œuvre, il se trouve que m'est proposée un jour par hasard la possibilité de faire un enregistrement pour piano dans la salle du théâtre des Champs-Élysées à Paris. Vraiment une occasion unique. Et à ce moment-là, quand on me propose ça, on suppose que je vais faire un programme classique, peut-être du Chopin notamment parce que c'est vrai que c'est le compositeur que j'ai le plus travaillé. Je me dis "là tu as une occasion de faire tes musiques d'Hisaishi en fait, voilà parce que ce serait à la fois original et tu aurais un très beau cadre donc ce serait quelque part un hommage enfin une condition pour mettre en valeur cette musique". Donc j'ai décidé de faire cet enregistrement. Alors, comme tu dis, il faut certaines autorisations. Donc ce que j'ai dû faire c'est que j'ai dû passer par ce qu'on appelle des ayants droit ou en tout cas des représentants d'ayants droit, leur montrer mon travail et attendre qu'ils le valident.

Mark

Les ayants droit c'est les représentants genre Warner, Sony et cetera...

Guillaume

Voilà, Warner, Sony. Et donc, on m'a donné la possibilité de faire cet enregistrement pour sortir cet album et rendre public voilà mes retranscriptions.

Mark

Et ça a été facile d'avoir les autorisations parce que ce que je sais des Japonais c'est qu'ils sont assez protecteurs de certains aspects de leur culture donc comment tu as fait pour les avoir ? Déjà est-ce que tu as eu les autorisations rapidement et sinon comment tu as fait pour les avoir ?

Guillaume

Effectivement, il faut être patient. Les Japonais ont une culture du travail très consciencieuse, très scrupuleuse et donc effectivement bah fallait accepter déjà un délai d'attente assez important. J'ai aussi rencontré Joe Hisaishi lui-même lors d'un de ses concerts en France en 2017 où je suis venu à la fin le voir. Alors je me suis présenté un peu comme un fan qui veut sa signature sauf que j'étais pas là que pour ça. Et donc j'avais préparé mon texte en japonais et je me rappelle très bien de cette scène où voilà il était assis sur une table il y avait tous ces gardes du corps en noir. Et j'avais préparé mon texte en japonais et voilà, je lui demande une signature et là je lui balance mon projet. Je lui dis tout ce que j'ai fait. Et d'une part je vois qu'un de ses collègues savait un peu qui j'étais et du coup voilà, c'était le premier contact. J'ai vraiment essayé de lui parler déjà de ma passion pour son œuvre. Je voulais pas que ça apparaisse comme "je suis en train de me vendre, de faire une sorte de promotion". Non, je voulais parler de la passion que j'avais. Je lui ai dit "tiens ce soir j'ai vu que vous avez arrangé telle œuvre différemment, ça sonne différemment que sur l'original". Il a dit "ah oui oui", enfin il a vu que j'étais sensible au réarrangement que lui-même fait de sa propre musique et donc voilà, ça a été ce premier contact, je saurais pas te dire si ça m'a aidé pour les autorisations ou pas mais en tout cas j'ai essayé de mettre le plus de chances de mon côté.

Mark

En fait je reste convaincu que les œuvres qui fonctionnent c'est celles qui sont sincères, tu vois et je pense que le fait que toi tu sois allé le voir en disant voilà, je suis passionné par votre œuvre, j'ai envie de réaliser ça, et que ce soit pas "bonjour j'ai quelque chose à vendre, j'ai envie de faire des albums des CD" tu vois. Est-ce que tu penses qu'ils ont été sensibles à ce côté je suis passionné, j'ai envie de rendre hommage à ce que j'ai aimé ?

Guillaume

Bah écoute, j'espère, en tout cas l'idée de mon travail c'est d'être le plus fidèle possible à l'esprit originel, c'est-à-dire que je ne change aucune note, quasiment aucune note. Si je change une note, c'est ultra rare et c'est qu'il y a une raison purement instrumentale et pianistique. Donc en fait, je respecte la structure des morceaux, je respecte toutes les notes et j'essaie de garder tous les instruments. Je pense que aussi c'est ça ce qui m'intéresse dans l'exercice de la transcription, c'est de ne pas simplifier, de ne pas appauvrir pour des raisons que je peux comprendre d'ailleurs, pour que ce soit accessible à des débutants, mais non moi je veux tout garder, quitte à ce que ce soit pas facile à jouer et mais surtout pour rendre hommage parce que je considère que Hisaishi c'est un compositeur de tout premier plan, c'est-à-dire les compositeurs de tout premier plan chaque note a une importance et chaque note a un rôle et a sa propre beauté et voilà j'ai voulu rendre hommage à ça. Donc peut-être qu'ils ont été sensibles à ça.

Mark

Ça a dû être une enfin comment dire une fierté incroyable pour toi de dire enfin un de le rencontrer, deux de voir qu'il était sensible à ton travail ou du moins qu'il le connaissait et ensuite d'apprendre que bah en fait ils ont accepté que tu fasses ces retranscriptions, ça a été comment tu l'as vécu ça ?

Guillaume

Bah forcément j'étais très heureux d'avoir ces autorisations parce que en vérité j'ai pris un petit risque parce que je les ai obtenues après avoir enregistré, donc voilà, il y avait une petite part de risque. Et aussi parce que je t'ai pas tout dit, en fait j'ai revu Joe Hisaishi et cette fois-ci j'ai joué avec lui. C'était avec une tournée d'un orchestre en France en 2019. Et cette fois-ci j'ai joué avec lui en tant que piano d'orchestre. Et je me rappellerai toujours de cette première répétition, on répétait juste moi et le chœur, parce que quand Hisaishi fait des concerts, il y a souvent un très gros effectif, il y a un orchestre symphonique, il y a un chœur énorme, il aime vraiment donner beaucoup d'ampleur à sa musique. Et à cette première répétition, on est tous là à attendre que le sensei, que le maître arrive. Alors d'abord je remarque il y a des gens qui arrivent habillés en noir, ils se mettent aux quatre coins de la salle, on s'y tient ça ça rigole pas. Et finalement Joe Hisaishi arrive. Et une des premières choses qui se passe c'est que j'ai la chance d'avoir aller peut-être 30 secondes où je peux parler avec lui. Et là je vois, par rapport à la dernière fois donc on est 1 an et demi 2 ans après ma première rencontre, il m'a dit juste : "Tu es très talentueux". Donc ça veut dire voilà, il m'a dit ça, donc ça veut dire qu'il a été au contact de ce que j'ai fait et voilà, il s'est pas étendu plus que ça parce que ça reste une telle figure il est assez peu accessible, il parle très peu et du coup bah voilà, j'ai eu ma petite phrase, mon petit retour.

Mark

Ah mais ça devait être pour toi ça devait être fou et surtout pour quelqu'un comme ça, une phrase même si courte en dit assez long je pense. Enfin c'est...

Guillaume

Oui. Bah oui parce qu'en fait je vais pas dire que tous les avis ne se valent pas mais en vérité si, c'est-à-dire là je suis face à la personne quand même au créateur c'est-à-dire chaque note que j'ai transcrite c'est des centaines de milliers de notes c'est venu de lui, de la personne que j'ai en face de moi donc il comprend c'est celui qui comprend le mieux tout ce que j'ai fait, vu que ça en est le créateur originel. Et donc voilà, j'ai eu mon adoubement quelque part, ma validation ultime.

Mark

Et tu étais pas trop impressionné de jouer avec lui ou c'était en fait voilà je suis là pour performer, je connais mon truc je fais...

Guillaume

J'étais un peu impressionné. Aussi parce que bon quand tu joues avec un orchestre, faut être attentif à pas mal de choses. Tandis que moi je suis plutôt dans la veine de ce qu'on va appeler un pianiste soliste ou chambriste c'est-à-dire jouer avec un ou deux instruments. Et du coup ouais, j'étais impressionné. J'étais impressionné et il y avait l'orchestre et quelquefois ce qui est dur c'est tu as un travail à faire mais tu es aussi un peu spectateur de ce qui se passe et moi j'étais entouré par l'orchestre et j'étais au contact de ce son que je chéris depuis des décennies et là j'ai une expérience du vivant quoi. C'était tangible et quand tu es dans un orchestre tu ressens encore de manière plus organique le son que quand tu es dans le public. Et fallait réussir à garder sa concentration tout en profitant de la chose. Et ouais, c'était un grand moment. Et ce qui est beau c'est j'avais quelques amis musiciens dans cet orchestre qui connaissent très bien cette musique et ces petits moments où tu vois pendant un concert on se regarde, parce qu'on sait que ce passage voilà il y a la note, il y a la beauté particulière et voilà des petits clins d'œil comme ça avec des collègues musiciens ça c'est très précieux quoi.

Mark

Quand tu joues dans un orchestre comme ça, tu as des partitions qui donc proviennent du compositeur Joe Hisaishi, mais ces partitions j'imagine qu'elles sont très protégées. Donc comment tu t'entraînes pour les jouer ? Comment ça fonctionne ?

Guillaume

C'est très simple, il y a eu aucun entraînement. C'est-à-dire on est arrivé à la première répétition, les partitions ont été posées par l'équipe d'Hisaishi, ils sont là pendant la répétition, ils vérifient qu'on respecte, qu'il y a pas de photo, qu'il y a pas de chose. On finit la répétition, les partitions sont récupérées, elles sont.

Mark

Ah oui donc il y a quand même une surveillance hyper bah en même temps c'est normal tu me diras mais c'est pas trop stressant de voir qu'il y a je sais pas les hommes en noir aux quatre coins de la pièce qui surveillent ce que tu fais...

Guillaume

Un petit peu mais bon c'est vrai qu'il y avait à cette époque-là une surprotection. Je crois que depuis il y a eu des partitions qui ont été publiées, mais à cette époque c'est vrai qu'il y avait une surprotection. Moi je me sentais un peu privilégié parce que en fait comme j'avais passé des heures au carré, je connaissais la musique. Donc j'avais pas besoin enfin si j'avais besoin de la partition parce que là je jouais pas ma version pour piano, je jouais le piano d'orchestre qui est un instrument parmi tant d'autres. Mais c'était pas difficile parce que j'entendais tout et donc dans mon cas j'ai envie de dire ça allait, vu que le plus important en musique finalement c'est ce qu'il y a là-dedans, c'est ce que tu entends et...

Mark

Parce qu'au tout début on parlait du discours et du message qu'il y a derrière la musique, est-ce que le fait de jouer avec Joe Hisaishi avec son orchestre, est-ce que ça a modifié ta compréhension de toi ce que tu as interprété de cette musique-là ?

Guillaume

Le message le connais bien, c'est une version 2, c'est une version avec orchestre. C'était juste le plaisir mais le plaisir vraiment intense d'être avec l'orchestre, ce que je t'ai pas dit c'est que toutes ces transcriptions pour piano, j'ai dû les faire d'oreille. C'est-à-dire en écoutant, en passant en boucle les pistes de l'album sans conducteur sans partition. Donc en fait ouais j'ai passé énormément de temps à essayer d'entendre et de déceler toutes les notes, quelquefois voilà je passais 30 fois, 40 fois, "est-ce que la contrebasse fait ré dièse"... Voilà c'était un exercice bah ça m'a fait progresser sur l'oreille. Il y a eu ce travail-là, il y a eu mes transcriptions pour piano seul et il y a eu le concert avec l'orchestre avec Hisaishi où là c'était vraiment l'expérience du réel pur, je l'ai vécu comme ça en tout cas.

Mark

En fait c'est ouais c'était très crescendo, c'est parti d'une idée de "en fait j'adore cette musique, j'adore ce compositeur, j'adore ces films" à la retranscription et cetera jusqu'à cette représentation, il y a un moment ouais c'est très crescendo en fait c'est...

Guillaume

Ouais, je suis très content que ça a eu cette trajectoire parce que moi à la base voilà, je suis un jeune puis d'Orléans donc en fait ça a été beaucoup de sous-sol, ça a été beaucoup de un peu une vie de geek dans un premier temps où voilà je regardais les films, j'écoutais la musique mais je m'imaginais jamais que ça prenne cette ampleur et que je le rencontre et que je joue avec.

Mark

Ouais tu as rencontré ton héros là c'est fort. Complètement. C'est super fort. Et tu es resté en contact ou est-ce qu'il y a d'autres représentations avec lui que tu pourrais faire ou est-ce que...

Guillaume

Joe Hisaishi comme je te disais tout à l'heure est très peu accessible. Il a ses propres projets, c'est quelqu'un qui avance, il n'a pas rejoué avec cet orchestre donc il maintenant il tourne dans le monde, il fait des tournées donc c'est quelqu'un qui est très peu accessible, il ne collabore quasiment avec personne. Encore plus que la personne, ce qui m'importe c'est sa musique en fait. Je cherchais pas spécialement de collaboration, si jamais ça arrivait bah voilà ça aurait été le petit plus. Mais c'est être au contact de sa musique. Et je continue à le faire depuis toutes ces années. Et tu parlais du spectacle tout à l'heure dans lequel je joue cette musique et voilà il y a des projets enfin des choses sur lesquelles je travaille en ce moment en vue d'un prochain album qui sont encore des musiques de Hisaishi donc ça me suffit j'ai envie de dire.

Mark

Et le spectacle, comment est venue l'idée ? Est-ce que c'est "en fait j'ai fait ces retranscriptions de toute cette bande originale, j'ai envie de la jouer devant un public qui lui aussi est sensible ou qui a vu les films de Miyazaki", comment c'est né ça ?

Guillaume

Alors le spectacle c'est vraiment une proposition qui m'a été faite d'amis musiciens que je connais depuis le conservatoire. Et en fait ce sont des amis qui comme moi sont des transcripteurs qui transcrivent pour orchestre, pour plein de formations et qui ont voulu se lancer dans la production de concerts. Et donc Philippe qui est un des membres de cette équipe de musiciens a voulu créer un spectacle, un concept autour de Miyazaki, donc qui implique forcément la musique de Joe Hisaishi. Et il a eu cette vision, et donc il m'a proposé "bah Guillaume, quelque part là il y a ton programme qui est tout fait, que voilà qu'on peut qu'on pourrait complètement intégrer dans ce spectacle, qu'est-ce que tu en penses ?" Donc il me raconte ses envies de lumière, d'essayer de créer une ambiance de magnifier un peu cette musique par du visuel qui soit onirique, qui soit joli avec c'est vrai l'idée forte du nuage, ce piano qui est entouré par ce nuage. Et puis l'idée d'une voix qui raconte cette histoire de voilà de Joe Hisaishi qui évoque ses inspirations, qui explique voilà comment il a composé telle ou telle pièce, bref c'est une sorte d'art total en tout cas d'œuvre qui rassemble pas mal d'aspects de l'art du studio Ghibli et donc bah voilà moi c'était un plaisir d'être là-dedans.

Mark

Et pour toi c'est en fait c'est un hommage à quelqu'un qui a bercé une partie de ta vie c'est ça ou c'est...

Guillaume

Complètement. Et oui parce que finalement j'ai fait cet album mais derrière arriver ensuite à le jouer devant un public et à ce qu'il prenne une forme vraiment une vie sur scène c'est encore autre chose et grâce à ce spectacle et à d'autres aussi qui m'ont fait jouer ce programme, bah je ressens que c'est toujours vivant. Pas seulement voilà tu vois là on a l'album, on a les partitions qui ont été éditées, elles sont là, elles sont toutes écrites sur papier mais c'était important pour moi qu'elles prennent une forme vivante. Ce répertoire ça a le vent en poupe et ça inspire beaucoup de gens de tout âge donc je vais voir à mes concerts des jeunes, des familles, des familles qui essayent de transmettre à leurs enfants, enfin c'est très universel. Quand je fais un projet, j'essaie de trouver cette fameuse zone où moi je suis inspiré et où je peux trouver un public, en tout cas quelqu'un qui réceptionne et qui soit sensible à ce que je fasse. Donc voilà, j'essaie de cultiver ça. Et puis bah j'ai d'autres, en fait j'ai pas mal de projets en souterrain ou d'autres envies et toujours des transcriptions pour piano hein, ça ça ne change pas.

Mark

Le thème de ces rencontres, c'est "Vive la vie", vive la vie c'est une phrase qui est chère pour moi et Théo à la caméra. Est-ce que dans ton parcours, est-ce qu'il y a un moment où tu as pris un peu de recul et tu t'es dit "ah mais vive la vie quoi. C'est trop bien." Est-ce que tu as un moment en particulier qui te vient à l'esprit ? Tu te dis tout ce travail vaut quelque chose.

Guillaume

Ouais. Le concert. Certains concerts ont eu un impact très fort sur moi ou en fait effectivement, c'est ce que tu dis, c'est-à-dire on travaille quand même beaucoup en souterrain nous les musiciens et quand arrive ce moment M où bah voilà, tout ton travail tu le rends, tu le délivres à un public et il se passe ce moment d'émotion qui est pas qualifiable, enfin vraiment entre un musicien et un public c'est très fort mais on saurait pas mettre des mots dessus. Et ben certains concerts effectivement là je me dis mais c'est ça en fait. C'est cette vie-là.

Mark

Et en dehors des concerts parce que il y a aussi une composante de comment il faut gagner sa vie, mine de rien donc c'est est-ce que toi c'est via les concerts, les ventes d'albums, de partitions c'est ça ou est-ce qu'il y a autre chose qui gravite autour ?

Guillaume

Il y a autre chose, il y a l'enseignement. L'idée de transmettre finalement ma passion. Donc voilà, j'enseigne le piano, quelquefois j'enseigne aussi d'ailleurs l'art de la transcription pour que les jeunes musiciens apprennent à quelque part avoir un peu la même démarche que moi, c'est-à-dire je considère qu'un musicien c'est avant tout quelqu'un qui doit avoir envie de jouer quelque chose. Il va écouter la radio, il va écouter un morceau sur sa plateforme de streaming, il va se dire "tiens ça j'aimerais tellement le jouer au piano. J'aimerais tellement qu'une version piano existe." Bah ça m'arrive d'enseigner à faire ça, à ce que l'élève ait sa propre version pour piano. Bien sûr, j'enseigne aussi l'art de la tradition, du répertoire classique. Essayer de forger une technique, de jouer les plus belles œuvres. Mais voilà je garde un œil sur la créativité et sur le fait que je considère qu'un élève c'est avant tout quelqu'un qui a une sensibilité qui est propre à lui-même, qui doit me faire partager son envie, et moi je dois essayer d'adapter ma pédagogie à "ok, qu'est-ce que tu veux faire et ben on va voir comment on peut te faire ta version pour piano, comment on peut s'adapter".

Mark

Et tu aimes bien ce volet pédagogique en fait le fait de entre guillemets il y a toujours ce truc de "en fait j'ai tellement reçu, maintenant je donne", est-ce que toi tu aimes bien cet aspect-là ou comment tu le vois ?

Guillaume

La transmission. Alors d'une part c'est quelque chose qui me permet déjà de mettre des mots sur ce dont j'avais pas forcément conscience moi-même. Donc ça m'aide à évoluer aussi moi en tant que musicien. Et ça me permet de voir toujours des profils différents. En fait ça contribue, voilà c'est un partage et la musique c'est jamais "je donne et moi je gagne rien à ça", non c'est il y a toujours une interaction même en tant que professeur. Enseigner c'est quelque chose qui est très important, je pourrais pas faire que ça, il faut en fait que je trouve l'équilibre. Voilà, arriver à enseigner mais pas trop, puis avoir finalement ses projets musicaux qui partent de voilà, quel message moi j'ai envie de dire. Et aujourd'hui bah j'ai la chance d'être arrivé un peu à trouver cet équilibre-là entre l'enseignement, les concerts, les transcriptions, les albums. Voilà.

Mark

Toi ta vie à quoi ça ressemble parce qu'en fait tu es amené à jouer à droite à gauche, tu as des cours, tu as des concerts, des représentations, est-ce qu'il y a une semaine type ou est-ce que en fait chaque jour est différent et c'est au gré des projets ou comment à quoi ressemble ta vie ?

Guillaume

Ma vie. Il y a de tout. Il y a du type et il y a de l'imprévu. En fait, on parlait de l'enseignement, pour le coup l'enseignement c'est quelque chose qui est régulier, hebdomadaire, j'enseigne dans un conservatoire donc avec une classe qui vient une fois par semaine. Voilà j'enseigne même dans deux conservatoires, j'enseigne à des jeunes et à des adultes. Des adultes comme toi, qui ont fait quelquefois un peu de piano ou qui apprennent le piano en tant qu'adulte. Et c'est un groupe très cher parce que une de mes convictions c'est que je voudrais faire arriver à faire progresser des adultes, qui quelquefois se disent "c'est un peu trop tard, je m'y mets un peu tard." Or ça fait maintenant 8-9 ans que voilà je travaille avec des adultes. Mais pour revenir sur ta question, donc l'enseignement chaque semaine. Et tout le reste c'est complètement des cycles, des projets. Un concert par ci par là, un nouveau travail, une nouvelle transcription, une nouvelle œuvre. Donc ça c'est la partie on va dire qui change de manière permanente. Ce que je peux te dire c'est que j'essaie de jouer à peu près tous les jours. Ça peut être du répertoire classique, ça peut être mes transcriptions, j'essaie de maintenir quand même une pratique instrumentale. On me demande souvent combien d'heures, ça peut varier entre 1h et 7-8h si jamais je dois remplacer quelqu'un pour un concert ou je dois monter très vite quelque chose, on peut passer quelquefois toute une journée au piano.

Mark

Comment tu le vis ce chaos c'est-à-dire dans le sens où c'est pas comme quelqu'un qui a un CDI qui fait 9h 17h, 9h 18h tous les jours. Comment tu l'appréhendes ce chaos parce qu'il faut manger, faut vivre c'est comment tu le vis ça ?

Guillaume

Je suis arrivé à comprendre que je ne suis pas quelqu'un qui aime la routine et ce qui est toujours fixé. Parfois j'ai besoin de travailler parce que je sens que là si je travaille je vais obtenir quelque chose, et parfois j'ai besoin de 3-4h pour que j'arrive à obtenir ce que je veux au bout de la 3ème heure et j'ai besoin de sentir un peu les choses quand je me mets au travail. Si j'avais un planning un peu plus scolaire où je fais ça entre 8h30-9h30, 9h30-10h30, ça je sais que ça me convient pas. Ça me convient pas parce que c'est comme ça que je le vivais quand j'étais étudiant. Là où la musique me convient, c'est que il y a une grande souplesse et la possibilité de travailler comme je le souhaite.

Mark

C'est quoi le meilleur conseil qu'on t'ait donné ?

Guillaume

C'est fou hein, je vais un peu prendre un contrepied mais j'ai l'impression que les meilleurs conseils c'est plutôt ceux que la vie nous donne plutôt que les êtres humains. C'est-à-dire en fait c'est l'expérience qui te dit en fait c'est ça. Un conseil ça a un peu un double tranchant. Un conseil part toujours d'une personne qui a sa sensibilité et qui la met en regard par rapport à son parcours : "tu devrais faire ça" parce que voilà. Mais donc à la fois je vais m'inspirer de ça parce que je me dis "ok, il y a cette trajectoire qui est possible", mais je constate qu'en fait la vie est le meilleur conseil, enfin l'expérience, faire les choses et arriver à tirer les bonnes conclusions aussi de ce qu'on fait. Le fait d'accepter sa trajectoire, ça c'est des conseils qu'on m'a déjà prodigués et que la vie me montre au quotidien. Accepte ta trajectoire tant que tu as ton rêve en tête, accepte ta trajectoire.

Mark

J'adore, magnifique. Guillaume merci c'était un plaisir, c'est vraiment chouette.

Guillaume

Merci à toi.

Merci d'avoir écouté cet épisode de Vive la vie.