Marco Lindley, le tricks, l'open world du mouvement
Saison 1 • Épisode 103 avril 2026

Marco Lindley, le tricks, l'open world du mouvement

Une conversation avec Marco Lindley

Marco Lindley

J'ai un diplôme d'ingénieur en informatique. Je fais des saltos pour vivre.

À 13 ans, un samedi après-midi dans un gymnase, Marco découvre le tricks — des arts martiaux acrobatiques où la seule règle est qu'il n'y en a pas. Sept ans de gymnastique volent en éclats. Il vient de trouver sa vie.

Quinze ans plus tard, Marco est acrobate intermittent du spectacle, organisateur du Temple (l'un des plus gros événements de tricks en Europe), et fondateur de sa propre compagnie. Entre-temps, il aura traversé l'Australie pour s'entraîner avec les meilleurs du monde, décroché un diplôme d'ingénieur qu'il n'utilisera jamais vraiment, et encaissé des blessures qui auraient fait décrocher n'importe qui.

Dans ce premier épisode de Vive la vie, Marco raconte la quête de liberté qui l'a mené du praticable de gym aux scènes du Parc Astérix et de la Coupe du Monde de Rugby — et pourquoi, malgré les chutes, la frustration et le sacrifice d'une vie sociale "normale", il n'a jamais envisagé de s'arrêter.

Ce qu'on aborde

  • Le tricks : un sport né d'une quête de liberté dans les arts martiaux
  • Passer de la gym ultra-codifiée à "l'open world du mouvement"
  • La culture unique du tricks : une communauté qui célèbre chaque victoire, du premier salto au quadruple cork
  • Vivre de sa passion — et le courage de quitter l'ingénierie pour le spectacle
  • Gérer la frustration, les blessures, et l'exigence envers soi-même
  • Le Temple : bâtir un événement majeur à partir de rien
  • Pourquoi il n'est jamais trop tard pour commencer
Réalisé parMark Hadj Hamou·Photographe & Réalisateur

Dans l'œil du studio

Transcription

Marco

Le tricks, de manière simple, c'est des arts martiaux acrobatiques. De manière plus compliquée, c'est un mélange entre du taekwondo, de la gym, du break... On va prendre un peu tous les mouvements de disciplines qu'on trouve stylés, on va les mettre ensemble pour faire des combos, et on va appeler ça du tricks. Donc ça peut venir de partout.

Mark

Comment tu as découvert ce milieu-là ?

Marco

Moi, je viens de la gym, à la base j'ai fait 7 ans de gym. Un jour, on avait grave bien performé avec mon équipe, j'étais tout petit, et du coup notre coach nous a dit : "Bon ben, pour vous féliciter, je vous emmène au gymnase un samedi". Et ce même samedi où on est allés au gymnase pour faire un peu n'importe quoi avec notre coach, j'ai vu des trickseurs. J'ai vu un groupe de trickseurs qui s'entraînaient. J'ai fait : "Mais en fait, moi je vais aller faire ça. Je vais arrêter de faire de la gym et je vais aller faire ça."

Mark

C'était quoi ? C'était juste la manière dont ils bougeaient, c'était l'ambiance ?

Marco

Moi j'ai toujours préféré le sol, donc la partie vraiment au sol de la gym. Et j'ai vu qu'eux faisaient ça, mais sans les limites qu'on m'imposait en gym. Donc sans la formalité de "il faut que tes pointes de pieds soient tendues, il faut que tout soit parfait". C'était avec un type de mouvement beaucoup moins robotique, beaucoup plus naturel et dans le flow. Et ça, ça m'a parlé direct, en fait.

Mark

Tu t'es plus reconnu dans le truc où, en fait : "J'ai envie de faire quelque chose qui est un peu freestyle, un peu moins carré qu'à la gym" ?

Marco

Exactement, c'est beaucoup moins carré. En gym, il faut passer par telle figure pour pouvoir faire telle figure. Tu ne fais pas de rondade avant d'avoir fait une roue. En tricks, on te dit : "Ah bah t'as envie d'essayer de faire des vrilles ? Tu sais pas faire de salto ? Bah c'est pas grave, vas-y, va faire des vrilles", tu vois. Moi, ça m'a beaucoup parlé, cette impression de ne pas avoir de limites dans ma pratique. La seule limite, c'était celle que j'avais moi-même et que je devais repousser. Il n'y avait pas cette formalité de l'apprentissage où tu as vraiment un chemin à suivre. Là, c'était : "Tu peux faire tout ça. Vas-y !". Je suis rentré dans l'open world du mouvement. Au lieu d'avoir un chemin tout tracé où tu dois d'abord faire des mouvements de type A, puis de type B pour grappiller des points dans le barème de la gym, là on m'a dit : "Tu peux faire des kicks, des acros, tes acros peuvent être désaxées, si tu veux vriller vas-y...". Je ne savais pas que j'en avais besoin et quand je l'ai trouvé, c'était exactement ce que je voulais faire.

Mark

C'était à quel âge à peu près que tu as découvert ça ?

Marco

C'était à 13 ans.

Mark

13 ans, et ça faisait combien de temps que tu faisais de la gym déjà ?

Marco

J'ai commencé la gym entre 7 et 8 ans. J'en ai fait 7 ans au total. Pendant un an, je faisais de la gym, du tricks, du parkour et de la capoeira. À la fin de cette année-là, j'ai fait le tri de ce qui me plaisait et j'ai gardé que le tricks.

Mark

Ah ouais, donc là t'étais déjà en train de piocher un petit peu. Parce que la gym quand t'en faisais, tu le faisais par défaut ? Ou c'était un truc qui te faisait vraiment kiffer ? Tu cherchais autre chose ?

Marco

Moi j'ai toujours été l'enfant hyperactif qui sautait partout dans la maison. Dès qu'il y avait un canapé, un lit, j'étais en train de sauter dessus. Du coup un jour, ma mère m'a dit : "Fils, va faire ça dans un gymnase, tu seras encadré et t'arrêteras de tout casser".

Mark

"Défoule-toi".

Marco

Exactement. C'est comme ça que j'ai trouvé la gym. Vu que j'ai toujours kiffé les trucs acrobatiques, ça m'a parlé direct.

Mark

Et c'était quoi en particulier dans le tricks ? Le côté liberté, tester de nouvelles choses, le côté freestyle en mode "j'ai envie de faire du mouvement mais pas nécessairement dans une boîte" ?

Marco

Je crois que c'était un peu tout l'univers. Il y avait ce côté "je n'ai plus envie d'entrer dans une boîte, je veux tout faire". J'avais 13 ans, j'étais en pleine recherche de ce que ça voulait dire "être moi" et faire des trucs qui me font kiffer. Mais il y a aussi, et toujours d'ailleurs, ce côté "on est des ninjas stylés". On est un peu des super-héros, on fait des trucs avec nos corps et les gens nous disent que c'est impossible. Aujourd'hui dans le tricks, il y a des choses qui se font qui, à l'époque, étaient des blagues. On se disait : "Tu t'imagines un jour on pose triple cork ?", alors qu'aujourd'hui faire triple cork, c'est une base. Moi, ce côté de repousser la limite et ce côté un peu surnaturel, ça m'a extrêmement parlé.

Mark

Tout de suite tu t'es reconnu dans le truc...

Marco

Ah ouais, j'ai été piqué instantanément. Je savais déjà faire un peu d'acro, je savais que ça me plaisait.

Mark

Donc t'avais des bases qui t'ont aidé...

Marco

Ouais, j'ai des bases très solides. Même dans mon tricks, ça se voit que je viens de la gym : j'ai un style très acrobatique, très basé sur le fait de taper fort le sol. Il y a plein d'autres gens qui vont avoir des tricks beaucoup plus martiaux, avec beaucoup plus de coups de pied, ou des transitions dans le sol. Par exemple, les breakeurs vont faire beaucoup plus de phases au sol. Mon tricks est clairement marqué par la gym encore aujourd'hui, 15 ans après avoir arrêté. Mais il y en a qui vont chercher des mouvements dans la danse contemporaine, dans le break, faire des transitions qui te cassent la tête... C'est ça qui est trop cool, il y a plein de manières de trickser et en fonction de qui tu regardes, tu as l'impression qu'ils font deux sports différents.

Mark

C'est super intéressant, j'ai l'impression que tu peux aller piocher un peu dans tout ce que tu veux. T'as pas ce truc de "voici les mouvements qu'on peut faire, point". C'est plus : "J'ai vu quelqu'un faire un mouvement dans un spectacle de danse, ça pourrait aller dans un combo que j'ai envie de faire au sol".

Marco

Complètement. En ce moment dans le cirque contemporain, il y a beaucoup d'acrodanse (de l'acrobatie au sol). Ça commence doucement à intégrer le tricks, ça donne des mecs comme Ricobuz qui ont un tricks tellement stylé et qui ne ressemble à rien de ce qui se fait actuellement : c'est dans la souplesse, c'est beaucoup moins agressif que ce que moi je fais par exemple, mais ça reste super technique et beau. De l'autre côté, tu as des gars comme Kaige, qui viennent de Chine, qui font que du power move et c'est vénère de ouf, j'adore. Ce sont deux styles complètement différents et pourtant ça reste du tricks.

Mark

J'ai l'impression qu'il y a depuis le début une quête de liberté. Dès qu'on est rattaché à quelque chose qui est trop carré (toi la gym, d'autres les arts martiaux), l'envie c'est d'en sortir pour faire des figures, des acrobaties.

Marco

Le tricks, ça naît d'une quête de liberté dans les arts martiaux, clairement. Ils en avaient marre du côté formel et des compétitions, ils se retrouvaient à côté pour faire du tricks et l'ambiance était ouf.

Mark

Moi j'ai pratiqué un petit peu, j'ai arrêté depuis, mais toi t'as continué. J'ai un souvenir de : on est tous là pour s'élever les uns les autres. Autour du praticable, on s'aide et on célèbre les succès, même les plus petits. Quand j'ai posé mon premier salto arrière, il y a des gens qui étaient comme des fous alors qu'eux avaient un niveau de dingue. Je me disais : "Mais pourquoi vous me célébrez, je suis nul par rapport à ce que vous faites !".

Marco

Mais le sentiment est le même que tu poses un double ou un simple salto. On est tous passés par le premier salto, on sait ce que ça fait, du coup on est super contents de savoir ce que tu ressens. C'est une énergie qui se partage. La session de tricks, maintenant pour moi c'est la maison, mais quand j'ai découvert ça... c'est une énergie de ouf. On est tous là pour progresser. Si tu galères sur quelque chose, il y aura toujours quelqu'un pour te donner un conseil. Quand quelqu'un pose son combo après 5 try, tout le monde va lui courir dessus. Tu sais que ton pote galère à faire son b-twist depuis 3 semaines, quand il le pose, tout le monde est super content pour lui. Je n'ai pas retrouvé ce truc-là autre part.

Mark

Ça fait partie des trucs qui t'ont fait dire : "Ok, là je suis à la maison, ce sport c'est moi".

Marco

Ah ouais, vraiment. J'ai des souvenirs gravés à jamais de certains événements. Genre ma première triple vrille (triple full) que j'ai posée, c'était en Espagne. Ça faisait un mois que j'essayais tous les jours. On faisait un trip d'Europe, et tous les jours j'essayais sans y arriver. On était à la dernière étape du tour, il restait un ou deux jours avant de rentrer à Paris. Je me chauffe, je le pose, et là je vois tout le monde qui me court dessus ! J'avais 14-15 ans, c'était trop puissant.

Mark

C'est quand même un sport d'acharné. La conséquence de ne pas réussir, c'est de se viander, voire de se blesser. Il faut être passionné pour se viander 50 fois pour réussir une fois. Et une fois réussi, ce n'est pas débloqué à vie. Comment tu gères cette frustration ? Plein de gens tourneraient la page.

Marco

Le tricks, ça t'apprend vraiment à te relever. Parce que tu vas chuter bien plus que tu ne vas poser de figures. Tu ne réussis pas tout de suite, il faut s'acharner, mais quand ça vient c'est tellement satisfaisant que tu veux juste passer au mouvement d'après et recommencer à tryhard.

Mark

Est-ce que t'as toujours été patient ? Ou est-ce que tu es très dur avec toi-même, en mode "je vais me faire violence jusqu'à ce que ça rentre" ? C'est quelque chose que tu as appris ?

Marco

Non, absolument pas. Je pense que je ne suis toujours pas patient avec moi, j'ai énormément d'exigences envers moi-même. J'ai appris à les réduire un peu. On est un peu fous pour faire ce sport : rater, c'est s'éclater au sol. Ok, tu commences avec des conditions sécurisantes (des fosses, des tapis), mais il n'y a pas de "tu rates gentiment". Tu tombes par terre. Une fois piqué, j'ai voulu devenir fort. Au début je progressais vite, mais après j'ai commencé à me blesser. Mentalement c'est devenu très dur. J'ai eu plusieurs fois de 6 mois à 1 an d'arrêt (les croisés, l'épaule, la main). Je me disais que je perdais du temps, je voyais les nouveaux débarquer avec un niveau de dingue. Mais quand je reprenais après un an de rééduc, c'était un tel plaisir de bouger que je me suis dit : "C'est pas grave si je ne suis pas le meilleur. Tant que je kiffe et que je repousse ma limite, ça me suffit". C'est comme ça qu'on devient meilleur. Se comparer aux autres c'est malsain, ça crée de la frustration. Si tu y vas en te disant : "Aujourd'hui je vais voir ce que mon corps me dit, peut-être que je ferai juste de la technique ou du trampoline", au final tu progresses beaucoup plus vite que de te forcer à faire un triple cork en te mangeant 3000 chutes.

Mark

Et t'es conscient de ton niveau ? Tu te dis "je suis très fort", ou tu vois plutôt tout le taf qui reste sur ce que tu n'as pas encore accompli ?

Marco

Complètement. Plus tu sais sur un sujet, plus tu sais ce que tu ne sais pas. Tu te rends compte de tout ce que tu ne sais pas faire et tu veux l'apprendre. J'ai conscience de mon niveau, mais je ne me dirai jamais "je suis trop fort", parce qu'il y a des gens beaucoup plus forts et j'ai envie de devenir meilleur.

Mark

T'es constamment dans la quête du mouvement suivant... C'est beau de se dire que quel que soit le niveau, on peut toujours aller chercher la prochaine étape.

Marco

C'est infini. Plus tu ouvres de portes, plus tu en as à ouvrir. Surtout dans le tricks où tu peux piocher partout. Quand j'étais petit, je pensais vraiment que je m'arrêterais quand j'aurais posé ma triple vrille. Je me disais : "Une fois posée, j'aurai fait tout ce que je voulais dans le tricks". Quinze ans plus tard, on est toujours là !

Mark

Est-ce qu'il y a quand même des finalités, des totems que tu as collectionnés et qu'on ne te retirera pas ?

Marco

Oui, il y a des totems que je suis très fier d'avoir posés : ma triple full, des quadruples full (quatre vrilles), des triple corks (un salto avec trois vrilles en partant sur une seule jambe).

Mark

Mais qu'est-ce qui te passionne le plus ? La sensation quand t'es à l'envers ? La gratification quand tu le poses ? Qu'est-ce qui te fait revenir à chaque fois ?

Marco

La sensation de tirer une vrille le plus fort possible, d'être super gainé... c'est vraiment un truc que je kiffe. Tu as l'impression de ralentir le temps. Tu fais tellement de choses en si peu de temps que tu as vraiment l'impression de maîtriser l'espace-temps, c'est une sensation incroyable.

Mark

Dans l'imaginaire collectif, on pense au cirque, aux cascadeurs... Tu en as fait ton métier ou c'est juste ton jardin secret ?

Marco

J'en ai fait mon métier. Je suis acrobate intermittent du spectacle. Je fais des shows, je travaille régulièrement au Parc Astérix, j'ai fait l'ouverture de la Coupe du Monde de Rugby, des shows équestres à Cannes, de l'événementiel. Pourtant, initialement, je n'étais pas du tout parti pour ça : j'ai un diplôme d'ingénieur en informatique ! La fac était une excuse pour partir en Australie m'entraîner avec Scott Skelton et Phil Gibbs, les meilleurs du monde à l'époque. Je suis parti vivre à Brisbane pendant 4 ans et demi, et c'est là-bas que mon niveau a explosé. Je suis revenu avec mon diplôme, j'ai travaillé 3 ans dans l'ingénierie, mais pendant le Covid j'ai pété un câble. Passer mes journées devant un ordinateur, ça ne marchait pas pour moi. Un ami assistant chorégraphe au Parc Astérix m'a proposé de venir. J'ai fait ma première saison, j'ai eu mon intermittence, et j'y suis toujours. En France, le système de l'intermittence est génial, j'espère en vivre le plus longtemps possible. Là, je viens de monter ma compagnie de spectacle avec d'autres trickseurs.

Mark

Des proches ont dû te dire : "Attends, t'as un diplôme en informatique bien carré... comment ça tu vas aller faire des saltos ?" Comment tu l'as expliqué ? Ont-ils été compréhensifs ?

Marco

Mes parents m'ont regardé droit dans les yeux et m'ont dit : "T'es sûr ?". Mais ils m'ont toujours soutenu. Ils savent que le tricks, c'est ma passion, je ne vois pas ma vie sans ça. À la base, à la sortie du bac, je ne voulais même pas faire d'études. Ils m'y ont poussé et j'en suis très reconnaissant (c'est un bon filet de sauvetage). Mais quand ils ont vu que je n'étais pas heureux dans l'info et que l'opportunité dans le spectacle m'épanouissait, ils ont vu que ça marchait.

Mark

Ils ont eu peur mais ont été compréhensifs. En même temps, ils ont dû voir que tu étais piqué par un truc incontrôlable...

Marco

Bien sûr, ils m'ont envoyé faire le tour d'Europe à 14 ans ! Ils voient très bien que c'est toute ma vie.

Mark

C'est quoi ta plus grande fierté aujourd'hui ?

Marco

Indirectement, d'avoir réussi à me placer dans un endroit où je peux vivre du tricks. Même si ce n'était pas un objectif à la base. Et aussi l'organisation de notre événement, le Temple. Ça fait 5 ans qu'on le fait, on en est à la 8e édition, ça devient un des plus gros events d'Europe. On le fait "full grassroots" avec l'argent de nos poches, et voir qu'il y a des gens autour de moi qui m'aident, ça me rend très fier.

Mark

C'est une fierté de pouvoir se dire : "On est partis de rien, et on a créé ça, j'ai rassemblé tous ces gens".

Marco

Complètement. L'année dernière, dans le gymnase à Malakoff, j'étais à l'orga donc je courais partout. À un moment, je passe par la mezzanine et j'ai un instant de "waouh". C'était rempli de monde, tout le monde envoyait du tricks, l'ambiance était magique. Je me suis dit : "On a fait ça, c'est trop bien." C'est une core memory qui restera à jamais gravée dans ma mémoire.

Mark

Surtout que tu ne pouvais pas le prévoir 10 ans avant...

Marco

Non, je ne m'en rends même pas compte aujourd'hui ! Pour moi, l'événement, ce sont juste les 10 tâches en retard de ma to-do list. Mais le jour J, quand tu vois tout le monde kiffer, ça vaut la peine.

Mark

Le thème de ce qu'on crée là, c'est "Vivre la vie". Qu'est-ce que ça t'évoque, toi ?

Marco

Vivre la vie, pour moi, c'est faire ce que tu kiffes. Rassembler des gens, ou même faire une pratique égocentrique comme dessiner. Mais attention, faire ce que tu kiffes, ce n'est pas du bonheur tout le temps. C'est aussi s'acharner sur des trucs que tu n'as pas envie de faire, comme soulever des poids pendant une heure pour être prêt à t'entraîner. Mais une fois que tu l'as fait, tu sais pourquoi tu l'as fait.

Marco

D'ailleurs, moi j'avais juste une question pour toi.

Mark

Dis-moi.

Marco

Dans la photo, c'est un truc auquel tu penses beaucoup quand tu ne peux pas pratiquer ? Tu sais, ce que je disais sur la blessure, comment tu gères la frontière travail/passion ?

Mark

Pour moi, c'est vraiment le côté travail et passion. Ce que je trouve dingue chez toi, c'est que tu as bien séparé les deux. Tu as un travail où tu appliques du tricks dans des spectacles, mais ça ne te frustre pas d'en faire à côté. Quand tu trickses pour toi, tu n'as pas l'impression de bosser. Moi c'est l'inverse : quand j'ai une caméra à la main, 99% du temps c'est pour le boulot. Du coup, en vacances, on me dit "Tu vas faire des photos ?" et je réponds "Non, ça me saoule". Dès que j'attrape l'appareil, je fais mes réglages et c'est branché "travail" dans ma tête. C'est génial que tu aies réussi à séparer les deux.

Marco

C'est dur de ne pas avoir ce truc de dénaturation, je suis d'accord.

Mark

C'est quoi le plus gros sacrifice que t'as dû faire pour en arriver là ?

Marco

Je dirais une vie sociale normale pendant mes années lycée et fac. Au lycée, tout ce qui m'intéressait c'était d'aller training. J'avais mon petit groupe de 3-4 potes, mais dès que je sortais, j'allais m'entraîner. Pareil à la fac. Plein de soirées où je disais "Non, il faut que j'aille m'entraîner". Je ne l'ai jamais vu comme un sacrifice, c'est juste ce que je voulais faire !

Mark

Tu misais tout là-dessus, ce n'était pas une contrainte.

Marco

Il y a une autre réponse aussi : aujourd'hui, le sacrifice, c'est tous les efforts "en plus". Beaucoup de muscu, de prépa physique, prendre soin de mon corps. Plus jeune, mon corps acceptait tout. Aujourd'hui, il y a beaucoup de travail de l'ombre juste pour pouvoir continuer à m'entraîner.

Mark

Est-ce que tu dirais que tu es perfectionniste ? Y a-t-il des mouvements où tu te dis "ce sera jamais assez bien" ?

Marco

Clairement, ce sera jamais assez bien ! Ça c'est un truc d'artiste, tu n'es jamais vraiment satisfait. Quand je regarde mon tricks, même si je sais que je fais des trucs de dingue, je me dis toujours : "J'aurais pu faire mieux, j'aurais dû refilmer". Mais au bout d'un moment, il faut se satisfaire de ce qu'on a. C'est très dur d'être satisfait, c'est vrai pour beaucoup de gens.

Mark

Tu as l'image parfaite dans ta tête, tu sais à quoi tu veux que ça ressemble. Même si tout le monde te dit que c'est beau, tu sais que ce n'est pas exactement ça, mais il faut accepter. Si tu devais donner un conseil à quelqu'un qui cherche encore sa passion pour "vivre la vie", ce serait quoi ?

Marco

Une fois que j'ai trouvé le tricks, ma vie a pris un tournant complètement différent. Sans ça, ma vie ne serait sûrement pas du tout la même. Trouver sa passion, ça change la vie. Je l'ai trouvée par hasard un samedi après-midi dans un gymnase. Il faut juste tester plein de choses. Parfois, on t'invite à un truc : "Ouais ok, pourquoi pas", même si ça ne te dit rien à la base, ça peut te faire découvrir autre chose.

Mark

On en profite pour dire que ce podcast, ça le fait chier ! (Rires) On t'a invité, tu as dit oui !

Marco

(Rires) Non mais tu vois, le coach qui nous dit "Venez un samedi au gymnase", j'aurais très bien pu dire "Je préfère rester jouer aux jeux vidéo". Mais j'y suis allé, et à ce moment-là, j'ai découvert un truc de ouf. Il faut tester des choses et quand tu sens une attirance vers un truc, aller creuser.

Mark

Plein de gens se mettent des freins en se disant "C'est pas pour moi" ou "Il est trop tard"...

Marco

Il n'est jamais trop tard. L'année dernière, j'ai eu un élève de 42 ans. Il a fait de l'acro pendant un an, il a posé son salto arrière. C'est ce qu'il voulait faire et il a réussi.

Mark

C'est quoi le meilleur conseil qu'on t'ait donné ?

Marco

On m'a dit que c'était normal de ressentir de la frustration quand on est passionné, parce qu'on veut devenir meilleur. Mais si tu restes bloqué dans cette frustration, tu finis par te détester toi-même, et donc par détester ta passion. J'ai très longtemps tricksé avec beaucoup de rage. Je mettais toute ma rage dans mes tricks. Sauf que quand je ne les posais pas, cette rage se retournait contre moi : je me disais que j'étais nul. On m'a fait comprendre que ce n'était pas sain. J'ai appris à me détacher et à kiffer encore plus. Au lieu de me dire "Il fallait absolument que je pose ça aujourd'hui", je me dis : "Bon, je l'ai pas posé, mais techniquement j'ai compris un nouveau truc". Il n'y a pas de mauvaise session, on grappille toujours vers son objectif. Pour gérer la frustration d'une passion, c'est super important.

Mark

Souvent, les gens voient ton niveau et se disent "C'est incroyable". Mais ils oublient le travail, et ils ne voient pas que tu galères toujours autant aujourd'hui, parce que tu es simplement passé à l'étape d'après.

Marco

C'est super vrai. Surtout avec Instagram, la culture de l'instant : on ne voit que les réussites. Tu ne verras jamais l'heure et demie que j'ai passée à m'éclater au sol avant de réussir la figure.

Mark

Mais est-ce que voir des gens faire des trucs de ouf, ça n'ouvre pas des portes ? Ça démystifie ?

Marco

Ça démystifie de ouf, complètement.

Mark

Comment tu gères les mouvements où tu te persuades que c'est impossible pour toi, versus ceux où tu te dis "Je vais charbonner un an et je vais y arriver" ?

Marco

C'est dur. C'est une question d'objectif. Aujourd'hui, mon objectif c'est de faire quadruple vrille au sol. Je sais que je peux le faire, parce que je la passe à l'étape juste avant. Je décompose l'objectif. C'est dur de savoir ce qui est atteignable ou pas, surtout quand tu vois des petits de 17 ans le faire, tu te dis "Pourquoi pas moi ?". Mais c'est aussi une question de temps : est-ce que j'ai le temps et l'énergie à mettre là-dedans ? Une quintuple vrille, je peux la faire en trampoline, mais la passer sur praticable, ce serait atrocement difficile. Ça me prendrait les 5 prochaines années de ma vie, et je n'ai pas envie d'y consacrer tout ce temps.

Mark

C'est quoi la suite pour toi ? Le taf, les events, le tricks ?

Marco

J'aimerais beaucoup obtenir de la reconnaissance au niveau de la ville de Paris et des mairies, pour avoir du soutien sur nos événements. La culture du tricks est née en grande partie à Paris. Ça fait 5 ans qu'on fait des événements sans aucune subvention, en finançant tout de notre poche pour faire venir des athlètes du monde entier. C'est ouf de voir qu'on est en train de perdre cette culture là où elle est née. Au gymnase Huyghens, là où ça a commencé dans Paris, il y a de moins en moins de cours. Ça fait deux ans que je me bats avec la mairie pour avoir un créneau. Ce serait génial d'avoir un peu de soutien pour rendre le tricks accessible et que cette culture de dingue qu'est le tricks à Paris puisse perdurer.

Mark

J'adore. Marco, merci.

Marco

Merci à toi.

Mark

C'était un plaisir.

Marco

Ça m'a fait trop plaisir.

Merci d'avoir écouté cet épisode de Vive la vie.