Aleth Mandula, biographe des vies qu'on croit ordinaires
Saison 1 • Épisode 529 juin 2026

Aleth Mandula, biographe des vies qu'on croit ordinaires

Une conversation avec Aleth Mandula

Aleth Mandula

Toute vie est extraordinaire, par le fait même que chaque personne porte un regard singulier sur l’existence

Enfant, Aleth Mandula passait des journées entières dans le grenier de sa maison de campagne, à se raconter des histoires à l’aide d’une armoire pleine de déguisements. Un matin, le rituel a cessé d'opérer : à la place du monde imaginaire, il n'y avait plus que des vêtements en lambeaux et de la poussière. Ce petit deuil l'a précipitée vers la lecture, puis vers les histoires des autres, qui ne l'ont plus jamais quittée.

Longtemps, elle s'est pourtant interdit d'écrire par souci de perfectionnisme, écrasée par les grands écrivains qu’elle admirait. Après Sciences Po Paris et des études de littérature et d’histoire de l'art à la Sorbonne, elle a levé des fonds dans le secteur culturel, de New York à Marseille, jusqu'au jour où, à trente ans, un faisceau d'événements (le confinement, une rupture, le sentiment d'être déphasée) l'a réveillée. Elle a tout quitté et s’est offert une année pour vivre tout ce qu'elle remettait à plus tard : reprendre le piano, écrire, habiter à Venise, se confiner dans un cabanon au bord d'un fjord norvégien… De cette année est né un premier roman, écrit en trois ans, jamais publié, et pourtant décisif.

Puis il a fallu rentrer. C'est en se demandant comment les écrivains gagnaient leur vie qu'elle tombe sur le parcours de d'Anne Berest. Elle apprend que celle-ci a débuté comme biographe. Cela lui parle, remue quelque chose en elle. Biographe, et pourquoi pas ?

Elle fera de sa grand-mère de quatre-vingt-treize ans son premier sujet. Dix-sept heures d'entretiens plus tard, des heures passées à trier les vieux albums de famille, le premier livre des éditions chronologie nait. Les éditions chronologie, une maison d'édition privée où le récit compte autant que la beauté de l'objet.

Dans cet épisode de Vive la vie, Aleth raconte comment elle est devenue ce canal par lequel des vies entières échappent à l'oubli, jusqu'à ce soir de mars 2026 où, sur un pont à New York, alors que le soleil se couche, elle s'est entendue penser : mon Dieu, vive la vie.

Ce qu'on aborde

  • L'enfance passée dans un grenier, à s'inventer des mondes, jusqu'au jour où l’imaginaire n’a plus fonctionné comme avant
  • Les trente années qu'il lui aura fallu pour s'autoriser à écrire, et l'orgueil tapi derrière le perfectionnisme
  • Le déclic : le confinement, une rupture, et la décision de vivre enfin ce qu'elle remettait à plus tard
  • L'année de tous les rêves : Venise, le piano retrouvé, deux mois seule dans un fjord en Norvège
  • Le premier roman, écrit en trois ans et resté dans un tiroir, et l’apprentissage du temps si particulier de l’écriture
  • La découverte du métier de biographe, et sa grand-mère devenue son tout premier cobaye
  • La naissance des éditions chronologie où l’attention portée au livre est toute aussi exigente que la vie qu’il contient
  • Pourquoi toute vie est extraordinaire, et l'art de poser les questions qui font remonter les souvenirs
  • New York, le pont de Brooklyn au crépuscule, et les archives qui redonnent un visage aux disparus
Réalisé parMark Hadj Hamou·Photographe & Réalisateur

Dans l'œil du studio

Transcription

Aleth

Pour moi biographe, c'est quelqu'un qui crée un espace de confiance suffisant pour recueillir une parole et qui a même de la préserver et de la transmettre à d'autres. Pour préserver une mémoire, pour préserver des souvenirs et pour permettre aussi à ceux qui liront ces mémoires d'avoir conscience de là d'où ils viennent. Parce que je pense profondément qu'on ne peut se construire qu'en ayant conscience de ses racines, pour les accepter ou les refuser, c'est pas pour dire qu'il faut tout accueillir, mais en tout cas ça permet un ancrage et ça permet de savoir d'où l'on vient et c'est aussi également comme ça qu'on peut se projeter dans le futur et qu'on peut se définir nous-mêmes.

Mark

Ça a été quoi ta première rencontre avec l'écriture ?

Aleth

Bah je pense que ma première rencontre avec l'écriture, c'était plutôt ma première rencontre avec les histoires ou l'imaginaire. Et je pense, mais comme tout enfant qui grandit et qui apprend à être au monde, on a un monde imaginaire qui est plus ou moins riche mais qui est quand même très riche. Et je, ben toute mon enfance je me suis raconté des histoires. Et je passais des journées enfermées dans un... dans le grenier de notre maison de campagne à me raconter des histoires toute la journée, toute la journée, toute la journée. Je pense qu'il fallait m'enfermer dehors parfois parce que je préférais être là-haut dans ce monde-là. Et je me souviens encore du jour où c'était autour de l'âge de 7 ans, je suis montée dans ce grenier, puis j'avais un espèce de petit rituel où je faisais un peu toujours la même chose. Et puis pareil donc j'imaginais mon histoire, les personnages et autres, il y avait des déguisements, il y avait une espèce de grande armoire qui dégorgeait de déguisements, puis je fais tout comme il faut, enfin comme la dernière fois que j'avais quitté cet endroit. Et puis cette fois-ci ça ne marche pas. C'est-à-dire ça ne fonctionne, je vois juste des vêtements en lambeaux, je vois de la poussière, je vois... enfin l'imaginaire ne fonctionne pas. Donc là ça a été quand même un petit un mini traumatisme je pense. Et je pense que ça a coïncidé avec le moment où je me suis mise à lire énormément parce que bien sûr il fallait il fallait essayer de trouver un substitut à ça. Et donc ma première rencontre avec l'écriture s'est faite d'abord à travers l'imaginaire, ensuite à travers les histoires et ensuite à travers les mots écrits par d'autres qui ont été donc un palliatif à cet imaginaire.

Mark

À quel moment tu t'es dit écrire ? Parce qu'entre lire et écrire y'a quand même un...

Aleth

Alors c'est vrai, et ça c'est là où j'ai mis beaucoup de temps à m'autoriser à écrire. Et je pense qu'on ne veut pas lire, enfin on ne veut pas écrire si on n'est pas fasciné par la lecture. Mais le jour où on s'autorise à écrire, alors que les écrivains sont véritablement les personnes qu'on admire le plus sur cette terre, il peut y avoir beaucoup de temps. Et pour moi, ben il m'a fallu 30 ans avant de m'autoriser à écrire. Et c'est vraiment venu le jour où je me suis dit : "mais en fait il y a énormément d'orgueil à ne pas écrire à cause de ça".

Mark

Et donc tu t'autorisais pas, c'est-à-dire tu considérais que il fallait être suffisamment douée pour avoir le droit d'écrire, c'était ça ou c'est...

Aleth

Je pense qu'il y avait vraiment un côté très perfectionniste. Et bien sûr comme on le sait, le perfectionnisme est absolument terrible et t'empêche la plupart du temps de mener à bien certains projets. Et oui, et je pense que pendant très longtemps, il y avait un rapport très particulier au professionnalisme et à l'amateurisme. C'est-à-dire que l'amateurisme ne m'intéressait pas, soit on était pro ou soit à quoi ça servait de se remettre par exemple à la musique, à quoi ça servait d'essayer de développer une discipline particulière.

Mark

Et le déclic s'est fait progressivement, d'un coup, comment a... comment tu as réussi à tuer cet orgueil on va dire et accepter le droit à l'erreur ici...

Aleth

Tuer cet orgueil ça c'est... Ah bah oui, là redescendre de quelques... mais oui, mais oui, je pense qu'il y a ça, il y a une forme d'apprentissage de l'humilité aussi. Et il y a tout ce développement, oui, d'une forme d'absolu et comment on réussit à retourner à une forme de réalité et à se rendre compte qu'en fait il y a un bonheur qui est peut-être 10 fois plus élevé dans le fait de, jour après jour, essayer de s'exercer à quelque chose qui nous meut. Et alors comment c'est venu ? Comment est-ce que j'ai tué cet orgueil ou en tout cas comment est-ce que j'en suis venue à faire ce que je fais aujourd'hui ? Bah ça m'a pris 30 ans et comme je dis souvent, je pense que je suis née à 30 ans. Et c'est toujours la même chose, c'est on commence on débute dans la vie, on se laisse un peu porter. Puis bon bah j'avais fait des études de littérature, d'histoire de l'art, j'avais été à Sciences Po. Et puis je voulais absolument faire une année à l'étranger, donc j'étais partie à New York et j'avais travaillé un an à l'Alliance Française de New York au département développement. Mais c'était vraiment parce que je voulais être à New York, plutôt que dans ce département développement. Et c'est là où j'ai découvert le fundraising à l'anglo-saxonne. Et que de fil en aiguille, je me suis mise donc à faire de la levée de fonds et du mécénat. Et j'en ai fait pendant donc 5 ans. Après je suis partie à Marseille, après j'ai travaillé pour Manifesta, qui est donc une biennale de création contemporaine nomade et européenne, mais bon peut-être qu'on pourra en reparler. Et puis arrive toujours un moment dans une vie où parfois il y a un espèce de faisceau d'événements qui vont servir de catalyseur et qui vont pour moi être ce moment du réveil, c'est-à-dire le moment vraiment où on se rend compte que ben la vie c'est maintenant. Comme si j'avais été dans l'antichambre de ma vie pendant 3 décennies. Et puis tout d'un coup, enfin tu as des choses... donc pour moi c'était bah il y a eu le Covid, il y a eu cette espèce de rapport à ce que je faisais où je me sentais pas totalement alignée, où j'avais l'impression voilà, d'être un peu déphasée. Il y a une rupture amoureuse et puis voilà, et puis il y a un moment, il y a eu, je me souviens très bien de ce moment où j'ai vraiment cligné des yeux, et je me suis dit : "mais c'est ça la vie que tu as envie d'avoir ?" Alors que j'avais tellement de fantasmes, mais des fantasmes ! Et donc, et donc ce jour-là, je me suis dit bon bah écoute, maintenant il va falloir, va falloir s'y mettre quoi, personne va venir te prendre par la main, personne va venir te chercher. Donc c'est toi aussi qui dois aller vers le monde et ne pas attendre que le monde vienne vers toi pour t'aider à réaliser ou à essayer ou en tout cas à concrétiser des envies et des rêves.

Mark

Tu savais que tu voulais faire ça depuis longtemps, c'est enfoui ou est-ce que tu attendais la bonne opportunité, comment ça s'est...

Aleth

Mais c'était en souterrain, c'était là, c'était comme une espèce de nappe phréatique ou de rivière souterraine qui était vraiment présente, qui était là, que je sentais, mais c'était, mais il était impossible pour moi de faire en sorte qu'elle jaillisse et qu'elle prenne forme dans une forme de réalité. Donc ça m'occupait mes pensées, ça occupait mon esprit, mais il y avait une impossibilité de passer de ce moment-là pour la mettre à jour, pour la faire jaillir tout simplement. Bah pendant très longtemps moi j'arrêtais pas de dire, mais j'adorerais que dans la vie, tu sais à chaque fois que tu dois prendre une décision, il y a un feu rouge ou un feu vert. Genre "oui c'est bon vas-y continue, c'est le bon chemin" ou alors "ah non non non, là c'est vraiment pas fait pour toi tu vas être déphasée" ou autre. Bon moi j'avais l'impression qu'il y avait que des feux orange. Donc c'était vraiment tu étais là "mais tu aimerais qu'on te prenne par la main et qu'on te dise non mais ça c'est bien, ça c'est bon pour toi, vas-y, prends le risque". Bon bah résultat à un moment tu te rends compte que non, non, c'est pas aussi simple que ça. Et donc, bah non mais ça serait merveilleux parce que bien sûr le complexe c'est d'accepter l'erreur. C'est d'accepter l'échec. Et je pense que avec le perfectionnisme, vient quelque chose qui s'appelle la peur, la peur de l'échec tout simplement. Et tu te dis non mais, mais si je prends ce chemin, si je décide d'aller par là, bon déjà ça veut dire que je me ferme tout un tas d'autres portes. Et puis si si je me crashe qu'est-ce qui se passe ? Est-ce que j'aurais perdu tout ce temps ? Bon, puis après tu te rends compte que c'est justement en acceptant l'échec, en acceptant de prendre des chemins et donc de te définir, que tu ouvres des mondes et que tu ouvres des paysages exceptionnels. Parce que sinon, tu restes justement bloqué à des espèces de carrefours et donc toute ta vie c'est une espèce de carrefour. Tu regardes des carrefours et des carrefours et des carrefours. Et puis il y a jamais de paysage qui se dessine. Et tu découvres, enfin tu découvres, tu apprends surtout, et c'est ça je pense que c'est le plus important, à faire confiance à ton intuition et à faire confiance à reconnaître quelque chose qui s'appelle cette petite voix intérieure... Alors on a différents noms pour l'appeler, mais une forme d'intuition, de petite voix intérieure, de de... c'est quelque chose qui est dans le ventre. Où tu dois complètement déconnecter de ta tête et tu dois faire cesser le mental, tu dois faire cesser tous ces mots qui qui t'empêchent, pour retourner dans ton corps et de te dire "bon bah allez, je prends le risque de".

Mark

Et puis à l'inverse t'as aussi ce truc de vivre sa vie avec des regrets, c'est-à-dire dans 15, 20 ans se dire "et si j'avais essayé". Tu vois, donc tu as la peur de l'échec mais tu as aussi la peur de passer à côté d'une... bah d'une avenue inexplorée de la vie aussi, c'est ça le...

Aleth

Mais je suis d'accord parce que c'est aussi ça que je me suis dit, ce jour de mes 30 ans, ce jour fatidique ou ce jour du premier jour du reste de ta vie, où vraiment envisager d'arriver à un âge, voilà 80, 85 ans et de me dire "ah, j'aurais pu écrire, ah j'aurais pu être ça, ah j'aurais pu, j'aurais pu, j'aurais pu". Mais quelle horreur ! Mais vraiment mais c'est, c'est... alors bon si on l'a pas fait c'est qu'on devait pas le faire, mais vraiment oui de terminer enfin d'être à l'espèce de crépuscule de son existence et de regarder en arrière et de se dire "mais je me suis pas donné les moyens juste d'essayer". Et c'est pas grave si jamais on réussit à faire exactement ce qu'on avait envisagé. Mais de ne pas s'être donné la possibilité d'essayer... euh parce que je pense que c'est ça à la fin dont quoi qu'il se passe et quoi qu'on réussisse à faire, se dire qu'au moins on a tenté, qu'au moins on a essayé. À ce moment-là ça c'est important.

Mark

Ouais absolument. 100% enfin moi je te l'ai déjà raconté mais moi c'était absolument ça, c'est-à-dire que j'avais une vie qui était toute tracée, j'habitais en Nouvelle-Zélande, j'avais un... j'étais consultant en système d'information dans un grand cabinet, c'était un truc, il y a pas mal de gens autour de moi qui entre guillemets rêvaient de ce métier là. Et en fait, je me suis réveillé un matin, je me suis dit "mais il y a toutes ces autres choses que j'ai envie de faire". Et là j'ai vu... bah moi c'était un boulevard, c'est-à-dire j'ai vu le boulevard de ma vie jusqu'à mes 50 ans et je me suis dit "je vais cligner des yeux, j'aurai 55 ans et je serai passé à côté de plein de choses". Et il y a des gens que ça angoisse de justement de tester d'autres choses. Moi c'était l'inverse, ça m'angoissait de de ne pas explorer, de me dire bah oui c'est super mais toute ma vie ça va être ça. Je t'avais raconté je crois mon déclic, c'était un rendez-vous avec l'associé, c'était la revue de performance annuelle, il m'a fait : "non mais Marc c'est génial, vous êtes top 3% performance, c'est extraordinaire. Voici votre prime, dans 18 mois vous serez ci, dans 24 mois vous serez consultant senior, manager machin." Et il m'a tracé ce boulevard. J'ai démissionné une semaine après. Ça m'a mis un... non mais ça m'a mis un bourdon ce truc là, tu vois. Donc euh, non non donc c'est pour ça aussi ça demande, je vais pas dire je suis courageux, mais c'est vrai que ça demande du courage de se dire : je vais tester un truc, je sais pas où ça mène, mais peut-être que il y a quelque chose qui se cache derrière. Toi ça a été facile de de de prendre cette décision en fait ? C'est c'est enfin ça t'a semblé évident à ce moment-là ?

Aleth

Alors bah déjà ce que ce que tu racontes me parle complètement et je sais que j'ai eu aussi cet entretien avec la présidente de Manifesta qui me disait : "Tiens euh, tu sais que tu pourrais envisager de devenir directrice du développement de de Manifesta ?" Donc c'est-à-dire de partir à Amsterdam et donc d'occuper ce poste qui quelques années plus tôt aurait été mon espèce de fantasme absolu de devenir donc directrice d'une des plus grandes biennales au monde. Euh, et je sais que quand elle m'a dit ça, j'ai ressenti une forme de vide absolu. C'est-à-dire il y avait plus d'énergie, il y avait il y avait juste la sensation d'une sorte de... alors que tu parles d'autoroute mais c'est vraiment ça, cette espèce de grande autoroute, la route 66 là aux États-Unis, tu roules tu roules tu roules mais il y a plus de... plus de son, plus d'image. Et euh, et je sais que ça aussi ça a participé à ce déclic de "mais t'es censée..." enfin on le sait quand des choses, certaines choses nous animent, une espèce d'énergie, alors après il faut comprendre la bonne énergie parce qu'il y a des énergies très hautes où on est très excitée et puis là bon c'est pas forcément la bonne. Mais voilà, quelque chose qui te prend, qui te qui te justement te prend dans le ventre et te dit : "Ouh, là il y a quelque chose qui m'intéresse, il y a une forme de curiosité". Donc est-ce que ça a été facile ? Non, ça a pas du tout été facile parce que franchement alors toi tu as été très rapide. Mais je pense que pour moi, il y a eu toute une déconstruction à faire d'une forme de de carrière ou de de de voilà que, avec laquelle j'avais grandi, euh d'a priori de de ce que c'était qu'une, de ce que c'était qu'une vie que ce soit professionnelle ou que ce soit personnelle. Et tout d'un coup, à 30 ans, tu te dis non mais en fait pas du tout et tu mets une forme de grand coup de pied dans la fourmilière. Tu ne sais pas où tu vas parce que je ne savais absolument pas où j'allais. À ce moment-là je ne savais pas que j'allais devenir biographe. Je savais qu'il fallait que je trouve quelque chose d'autre. Je savais en fait tout simplement qu'il fallait que je commence à comprendre qui j'étais, ce que je voulais, ce que je voulais faire de cette vie. Mais par contre, comment, pourquoi ? Et surtout, alors je savais que c'était du côté de l'écriture. Mais on le sait que l'écriture c'est peut-être le dernier endroit où on te dit "non mais vas-y c'est vraiment c'est une super carrière, tu vas super bien gagner ta vie, c'est facile, c'est tout le monde est publié", enfin y'a... Donc donc non. Il y avait, il y avait... et puis et puis voilà, et puis tout d'un coup tu tu c'est comme si tu te mettais un peu en marge pour essayer de comprendre qui tu étais. Alors que à 30 ans c'est quand même le moment où bah tes amis commencent à acheter leur appartement, euh certains se marient, ont des enfants, euh voilà un CV bien fourni sur LinkedIn et, et puis toi voilà, toi toi toi tu décides de tout t'arrêter et de te dire : "Bah tiens, je je vais faire ce que certains font à à 18 ans, mais c'est-à-dire prendre une année où euh donc je m'étais vraiment, je m'étais dit je prends une année et tout ce dont tout ce dont j'ai toujours rêvé je vais le faire, je vais arrêter de dire maintenant je vais essayer de faire ce que je dis". Et donc dans cette dans cette liste de choses que je voulais faire, donc il y avait bien sûr de me mettre à écrire, donc écrire un roman, de me remettre au piano, parce que pareil j'avais arrêté la musique quand j'avais 18 ans pour entrer en prépa et pendant 10 ans je ne cessais de dire dans tous les dîners : "Ah, mon plus grand regret dans ma vie sera d'avoir arrêté la musique". Bon bah j'étais là "bah il va juste falloir s'y remettre quoi". Enfin c'est c'est-à-dire qu'en fait 30 ans c'est pas si vieux que ça. Euh il y avait apprendre l'italien et vivre en Italie. Euh il y avait aussi expérimenter ce que c'était que la solitude la plus totale. Et donc habiter dans un petit cabanon au bord d'un fjord en Norvège. Bon bah voilà bah c'est ce que j'ai fait pendant un an ! Alors bien sûr ça a été exceptionnel, donc j'ai vécu à Venise, je me suis remise au piano, euh j'ai commencé à écrire de façon assez obsessionnelle, j'ai habité pendant 2 mois dans un petit cabanon au bord d'un fjord en Norvège, même si à la fin je pense que je donnais des noms à tous les animaux et aux arbres autour de moi donc là je me suis dit qu'il était temps de rentrer. Et puis euh, et ça a été mais je pense que enfin ça a été une année extraordinaire de, de de tout d'un coup tu t'autorises à... et tu te rends compte que c'est possible et qu'en fait le monde ne s'écroule pas, mais que tout simplement bah c'est c'est c'est possible de faire coïncider des images, des des des des perceptions, des des des des projections avec enfin la la vie réelle.

Mark

Et s'autoriser à vivre en fait, c'est...

Aleth

Mais tout simplement s'autoriser à vivre. Non mais c'est exactement ça, et je pense que je me suis jamais sentie aussi vivante, enfin tout d'un coup je me sentais vivante parce que ça venait de moi. C'était plus à un moment il y a quand même une agentivité, c'est-à-dire qu'il y a un moment il faut quand même être acteur. Il faut... toujours, enfin bien sûr la vie c'est c'est c'est plus t'es aligné, plus il y a des opportunités qui arrivent et il y a des formes de synchronicités qui vont te dire que tu es, que tu es, que tu es aligné. Mais il y a un moment, si tu prends pas la décision de toi-même prendre les choses en main et de te dire "ok maintenant bah on on y va", tout en te laissant surprendre par le mouvement du du monde, et c'est toujours cette espèce d'équilibre de balance qui est très très complexe et c'est ça, tout l'équilibre qui est très complexe à trouver je trouve, entre lâcher prise, entre faire confiance à ce qui se passe et aux opportunités qui qui qui se produisent, par exemple nous qui nous rencontrons et et pour faire cet cet épisode là. Et en même temps être acteur de de de de de de de son changement. Euh voilà, et puis sans et bien sûr, on ne peut pas aussi euh faire fi de de de bah de d'événements extérieurs qui vont venir perturber euh... t'as beau vouloir, tu peux pas toujours faire. Donc c'est pas aussi simple que "bon allez euh euh prends les choses en main et vas-y, c'est c'est c'est facile". C'est pas du tout non plus pour euh pour dire ça.

Mark

Et donc tu as écrit ton premier roman ?

Aleth

Alors j'ai écrit mon premier roman. Donc j'ai oui, j'ai j'ai réussi à le terminer ! Donc c'est vrai que j'ai réussi à le terminer et ça a été euh très fort aussi. Donc ça a été un long processus parce que finalement ça j'ai mis 3 ans à l'écrire. Euh il n'a pas, il n'a pas été publié, mais euh mais pour moi c'était, comment te dire, l'expérience que j'ai tirée de cette écriture a été pour moi le moment... C'était une grande victoire, c'est-à-dire j'ai réussi à mener à bien un projet énorme, de réussir à terminer quelque chose et tout simplement d'avoir écrit un premier manuscrit.

Mark

Et pour toi en plus, c'est pour...

Aleth

Et pour moi, et et je pense que j'ai appris... j'ai tellement appris dans ce processus-là, et de toute façon c'est toujours la même chose. Au début j'étais fascinée par les gens qui terminaient un manuscrit. Maintenant je suis fascinée par les gens qui réussissent à publier. Maintenant, et puis voilà et plus tu avances, plus plus tu as envie de plus. Mais je sais que cette première fois, et puis tout simplement ça m'a écrit, ça m'a appris à à écrire. Ça m'a appris à réfléchir à ce que c'était que l'écriture, ça m'a appris à bah justement à participer à ce que... enfin je me suis inscrite à des ateliers d'écriture, ce que j'anime maintenant bah justement euh ici. Euh et ça m'a aussi confronté à ce que c'est que ce temps très particulier de l'écriture. Temps je pense dont j'étais totalement effrayée et c'est pour ça que je ne réussissais pas à me mettre à écrire. Parce qu'on est vraiment dans une autre façon d'envisager le temps.

Mark

C'est-à-dire ?

Aleth

On est assis à une table. On écrit, on efface, on écrit, on efface, on écrit, on recommence, on continue, on jette. On se pose la question est-ce que c'est, est-ce que c'est juste, est-ce que c'est faux, est-ce que c'est bon, est-ce que c'est mauvais ? Alors on jette, et puis on reprend. Et puis, peut-être qu'on réussit quand même à à à à terminer une histoire, et puis et puis peut-être une deuxième, et puis est-ce qu'elle sera lue. Et donc tout d'un coup, t'es là sur cette table et tu as l'impression que le monde avance, que les gens créent, font. Et puis toi tu es là, tu es, tu es, tu es, tu es vraiment euh toujours à cette table devant des mots dont tu ne sais pas s'ils s'ils iront au-delà de euh de de de la pièce dans lesquelles tu les as écrits. Et donc pendant je pense, bah ce que je faisais avant, donc c'était le la levée de fonds du mécénat, t'es très actif. C'est-à-dire tu dois aller contacter des gens, tu fais des des espèces de de de de conférences de fundraising, euh tu es tu es commercial, donc tu tu tu ne cesses d'aller de rendez-vous en rendez-vous, euh de comprendre les projets pour lesquels tu lèves des fonds, de... voilà, tu fais.

Mark

Et tu peux mesurer ce que tu fais en plus.

Aleth

Et tu peux mesurer, exactement. Ouais, tu peux mesurer. C'est très juste, c'est-à-dire que tu sais exactement que bah que si tu dois lever 2 millions d'euros, bah euh quand tu arrives à 2 millions d'euros, t'as rempli ton objectif. Et qu'effectivement l'écriture, il y a quelque chose où tu vas rentrer dans dans dans quelque chose de profondément subjectif, qui ne se mesure pas, qui va plaire ou ne pas plaire. Euh et où tu vas, tu ne vas pas agir dans le sens où tu vas aller vers, mais tu vas être dans quelque chose de beaucoup plus de voilà d'un espace beaucoup plus intérieur. Et donc c'est quand même un choc, c'est-à-dire quand tu as l'habitude d'être dans un dans le fer à l'extérieur. Tu tu vas être en fait, c'est ce que je disais, c'est comme si j'étais passée d'une forme de verticalité de l'existence à une forme d'horizontalité et surtout dans une épaisseur de la vie. Et donc, mais ça il faut l'accepter, donc c'est-à-dire il faut se calmer. Tout simplement, il faut à un moment commencer à se dire "ouf, mais en fait c'est bon". Tu, tu respires. Et tu es. Ah ! Mais passer, quand t'as, quand tu n'as été que dans le faire et que dans une forme d'énergie ou d'activité incessante, bah sûrement pour cacher ou pour pour pour se se confronter à quelque chose auquel tu veux pas te confronter et que tu t'arrêtes, et c'est ce passage-là qui est pas évident. Et ce qui m'a beaucoup aidée, c'était le le confinement.

Mark

Parce que tu étais obligée de mettre un gros coup de frein à...

Aleth

Ah mais c'était merveilleux, c'est-à-dire que le monde s'est arrêté. C'est comme si le monde s'était arrêté pour me permettre, moi, de de de de commencer à à à essayer de faire ce dont j'avais toujours rêvé, en me disant "bon bah de toute façon, si j'aime pas ça ou si je me crashe, bah les les gens seront à l'arrêt donc ils auront pas..." Donc enfin c'est quand même très très particulier comme manière d'envisager les choses. Mais ils auront pas avancé. Donc donc c'est bon on sera, à la fin on sera tous au même, au même niveau. Et donc ça pose aussi la question, c'est le, le fait de se comparer aux autres. Et d'accepter à un moment, d'accepter qu'en fait ton rythme n'est pas forcément celui des autres et qu'on a chacun euh oui, des rythmes différents, des trajectoires différentes et des manières d'envisager le le le le le monde qui n'est pas le même.

Mark

Et comment tu passes de j'ai écrit j'ai réussi à terminer un premier roman à je deviens biographe parce que c'est quand même écrire pour toi versus écrire pour les autres. Hum. Enfin comment voilà comment comment ça a... ça a été quoi ton premier euh, pas à dire première biographie mais là le moment où tu t'es dit "attends, biographe, y'a un truc là, qu'est-ce que c'est" ?

Aleth

C'est une très bonne question parce que ça s'est vraiment fait de manière très organique et absolument pas préméditée. Mais à la suite de cette année, euh, de cette année, de cette année de de de de de vie, de vie intense, bah l'irré... enfin pardon écrire et jouer du piano à Venise, c'est pas ça qui te fait gagner ta vie. Et puis à la fin, bon financièrement il y avait quand même des petits enjeux qui qui qui se posaient. Et puis tout simplement bah tu peux pas éternellement être dans une forme de frénésie de de de de de faire, enfin où est-ce que, où est-ce que tu vas. Euh et donc après cette année, bah je suis rentrée à Marseille et là je me suis dit : "Mais qu'est-ce que tu vas faire de ta vie ?" Parce que bien sûr après avoir vécu cette année, il y avait une incapacité totale d'envisager de retourner dans un bureau. Enfin, après avoir touché du doigt ce que c'est que cette liberté-là, tu tu peux pas revenir et te te contraindre à des horaires de bureau, enfin et puis même j'y suis allée tellement profondément, que ce soit dans la musique ou dans dans dans l'écriture, c'est-à-dire ça a habité mes journées. Tu tu peux pas revenir à quelque chose de de, j'allais dire en deux dimensions. Quand tu as touché une forme de troisième dimension. Bon, mais ceci étant dit c'est pas comme si j'allais publier mon roman le demain, la veille, et puis c'est pas comme si ça allait devenir un best-seller. Donc il fallait bien se confronter à bah à une forme de réalité aussi. Euh, donc là j'ai fait pas mal de missions à droite à gauche, enfin j'ai fait des trucs assez assez assez drôles, j'ai fait de la curation de bibliothèque, euh j'ai euh aidé à la conception d'une d'une d'une résidence artistique sur une île en Bretagne, enfin bon. Donc, voilà c'était c'était assez diversifié. Puis quand même je me souviens un jour où je rentre à Marseille, et puis j'avais loué mon appartement et puis je m'étais trompée dans les dates. Donc en fait j'avais nulle part où dormir, il était tard, une de mes amies me dit "bah écoute, j'ai la clé de mon bureau qui est cachée sous cette pierre euh, si tu veux va dormir là-bas". Et c'était un bureau en sous-sol, il faisait froid, je décroche des rideaux pour en faire une couverture, enfin vraiment j'étais là : "Mais ma ma ma pauvre fille, mais t'as t'as t'as tout as tout as tout raté dans ta vie quoi." Et puis euh et puis je commence à faire une sorte de de de grande marche dans Marseille et puis je reviens et puis après je fais un je je me dis : "mais en fait qu'est-ce que font les écrivains pour gagner leur vie ? C'est pas c'est pas possible." Et donc je commence à faire un fichier Excel, mais vraiment en prenant tous les écrivains en France possible pour regarder voilà ce qu'ils font. Alors bien sûr ce qui arrive en pôle position, c'est prof. Alors tout d'un coup je me suis dit bah voilà, je vais repasser l'agreg parce que bien sûr c'était l'agreg ou ou rien. Puis tout d'un coup je me dis "oui non mais enfin me remettre au latin, au vieux français, au grec, bon c'est peut-être un peu ambitieux". Après il y avait journaliste, et puis après à un moment, je tombe sur cette autrice qui s'appelle Anne Berest, qui a écrit La Carte Postale, et qui raconte qu'elle a commencé en étant biographe. Et là il y a vraiment voilà, cette chose dont on parlait qui qui, une espèce de de de de de chose étonnante dans le ventre, où tu te dis "tiens tu as une espèce d'intérêt, de curiosité". Et puis tout d'un coup, je me dis mais biographe ça veut dire que tu passes ta vie à écouter euh les gens te raconter leur histoire. Ce qui je pense est l'une des choses que je préfère au monde. Et en plus, ça parle d'écriture et ça parle de livre, ça parle de la matérialité vraiment du du livre. Donc je me dis tiens, pourquoi pas. Et puis je sais que je me fais passer pour une fausse cliente pour vraiment la boîte qui a qui a la seule entreprise, enfin qui a qui qui fait ça de manière un peu un peu un peu développée pour essayer de me renseigner justement sur euh bah combien ça coûte, quelle est la méthodologie, euh et autres. Et puis je me dis tiens euh, oui c'est plutôt intéressant. Et puis surtout je me souviens que... enfin je me souviens, je je je sais que depuis des années, il y a quelque chose que je veux faire euh de manière très très très profonde, c'est de de recueillir toutes les histoires que ma grand-mère me racontait. Parce que j'ai un lien très très fort à ma grand-mère qui avait 93 ans à l'époque et donc tout d'un coup je me dis bon bah, de toute façon j'ai du temps euh, je vais pas décider du jour au lendemain de ce que de ce que je vais faire ou de comment je vais m'orienter, l'été arrivait. Bah pourquoi ne pas tester et de faire une première biographie et puis après on verra. Et donc c'est comme ça que donc j'ai demandé à ma grand-mère d'être mon cobaye. Et euh, de lui expliquer mon projet. Et l'été qui a suivi, pendant 3 semaines, tous les deux jours, j'allais la voir à 11h, elle était vraiment sur son, déjà prête sur son sur son sur son fauteuil, et et je l'interrogeais. Enfin un peu ce qu'on, comme on est en train de de faire parce que c'est vraiment basé sur des discussions, je l'interrogeais sur sur sa vie, et sur ses parents, sur ses grands-parents, sur ce qu'elle avait aimé, sur ce qu'elle avait fait, sur euh bah les moments qui ont été plus difficiles, sur la manière dont elle se sentait aujourd'hui. Et donc on a je pense passé 17h ensemble et à partir de ça, j'ai écrit donc ce premier euh manuscrit, et en parallèle, j'ai commencé vraiment à à me dire : "tiens mais moi ce qui est important, c'est et le texte", c'est-à-dire que on on on sente que il y a une sorte de texte qui soit écrit d'un seul souffle et que ça soit pas seulement des espèces de blocs thématiques. Mais ce qui m'importait aussi, c'était c'était l'objet livre. C'était que le livre lui-même soit beau, soit travaillé. Euh et donc pour ça il a fallu trouver aussi le directeur artistique ou le graphiste avec lequel je voulais travailler, donc qui s'appelle Odilon Coutarel et qui est toujours maintenant euh qui fait partie de Chronologies. Euh et de me rendre compte que j'avais adoré ce que ce que ce que ce que je faisais, tout simplement. Et donc c'est comme ça, ça a été vraiment la, donc j'ai mis 2 ans et demi à faire ce premier livre. Je me souviens que certains me disaient : "non mais c'est pas possible, mais mais mais mais t'as t'as qu'à t'as qu'à le finir, fais-le, comme ça au moins ça sera fait, ça sera ça te fera un espèce d'objet de communication et puis tu pourras avancer plus vite." Et j'avais vraiment cette certitude que non, j'allais prendre le temps qu'il fallait pour euh faire exactement euh voilà, pour concevoir vraiment l'objet tel que je, tel que je l'imaginais.

Mark

Parce que tu voulais le faire bien, c'est pas juste le faire, c'est le faire bien et que ça corresponde à toi. Parce qu'en plus si c'est un projet passion comme ça, il faut que sans tomber dans le perfectionnisme, il faut que ça corresponde à l'image que tu t'étais faite de de de ça ou...

Aleth

Oui. Et je pense aussi que plus tu fais les choses en n'ayant pas peur du temps, c'est-à-dire en en en rentrant dans l'action ou dans la chose que tu veux créer, sans te dire, sans te laisser happer, encore une fois, c'est on en parlait, par la temporalité des autres ou par la temporalité du monde. Et si tu le fais vraiment et c'est si si tu tu tu remplis tout l'espace de ce pro, ce projet-là, à ce moment-là, après, tu vas gagner du temps, paradoxalement. Parce que tu l'auras euh, tu l'auras fait avec euh bah avec tout tout ton être et tu l'auras bien fait. Alors même s'il y a plein d'imperfections dans ce premier projet, et donc ça c'est vraiment pas pour dire ça devient parfait, au contraire. Mais au moins tu l'auras fait vraiment euh t'auras fait du mieux que tu peux. Euh et t'auras pas eu peur du du du, voilà, de la temporalité ou d'une espèce d'anxiété euh des des des autres, de il faut se dépêcher, il faut produire vite, euh, il faut faire. Et à ce moment-là, bah c'est d'une certaine manière c'est le livre qui aujourd'hui est emblématique de de de ce qu'on fait et donc, et ce qui m'a permis aussi de présenter Chronologies aux aux autres.

Mark

Qu'est-ce que tu as appris pendant parce que deux ans et demi c'est long, mais en même temps enfin quand c'est un projet comme ça ça va vite aussi. Est-ce que est-ce que tu soupçonnais un petit peu euh comment ça allait se passer ou tu naviguais à vue et en fait tu as appris énormément de choses et toutes ces choses-là que tu as pu apprendre ça a c'est ça a été un peu les briques pour construire ce qui est l'édition Chronologie maintenant. Comment ça, comment ça s'est fait ça ?

Aleth

Alors de ça s'est vraiment fait oui sur le tas, c'est-à-dire j'ai à aucun moment je me suis... enfin j'ai fait de business plan, je me suis dit "bon ça va se passer comme ça, il y il y allait avoir tel package", enfin absolument pas. C'est vraiment, ça a surgi, ça a ça a surgi du du du réel. Et euh et donc c'est vraiment qu'est-ce que qu'est-ce que j'ai appris ou comment j'ai appris à à le faire, c'est bah déjà en lisant, j'ai beaucoup lu, euh et puis après j'ai appris de mes erreurs, c'est-à-dire qu'après euh, après donc ma grand-mère qui a été le premier livre, très rapidement on m'a mis en contact avec une une femme qui habitait à Arles, qui a été mon deuxième projet. Ce qui a été absolument exceptionnel parce que cette cette femme avait une histoire mais mais c'est-à-dire qu'elle avait grandi dans les quartiers nord de Marseille et maintenant elle me recevait dans sa villa de 1000 mètres carrés à Arles. Donc on peut imaginer qu'il y a vraiment toute une histoire euh, entre... en plus elle avait fait de la prison, elle était partie aux Baumettes, enfin bon c'était assez extraordinaire, et je me souviens que le premier entretien je pleure littéralement avec elle. Tellement sa vie commence comme un roman de Dickens. Euh et j'étais et vraiment pendant un mois je parlais comme elle, c'est-à-dire qu'elle avait cette cette cette manière de s'exprimer en disant "c'est exceptionnel". Et puis à chaque fois c'était c'est exceptionnel, c'est exceptionnel, mais vraiment ! Donc, donc, euh, mais je sais qu'avec cette première personne par exemple on a, on a eu un petit enjeu par rapport au livre, parce qu'on avait pas exactement la la les mêmes goûts. Et donc t'apprends aussi, genre, à quel point est-ce que c'est, c'est quand même un service que tu que tu que tu proposes aux autres. Et donc à quel point est-ce que toi tu vas tenir vraiment euh, ta vision et le faire exactement comme tu le veux, ou est-ce que tu vas euh, lâcher, mais résultat à produire quelque chose qui n'est pas exactement comme tu l'avais envisagé. Donc, donc à chaque projet, et maintenant il y en a quand même un certain nombre enfin je pense que peut-être une quinzaine maintenant de de de de de de livres qui sont en soi en cours ou soi finalisés, euh, t'apprends un peu plus. Et donc je sais que mon devis qui au début faisait une page maintenant fait 9 pages parce que tu te rends compte que c'est tellement particulier comme comme comme service, tu rentres quand même dans tu parles d'intime, tu parles de vie et de mort, tu parles tu parles de la vie d'une personne. Et puis tu parles aussi de quelque chose qui est très immatériel, c'est-à-dire l'écriture, du temps long de l'écriture, de, de, donc comment est-ce que tu vas concevoir aussi ton offre, comment est-ce que tu vas ça parle aussi beaucoup d'affect et comment toi-même tu vas pas te laisser envahir euh parce que c'est des projets qui peuvent durer éternellement, enfin à quel moment est-ce que tu t'arrêtes dans une vie. Mais sauf que toi bah tu dois quand même euh, bah tu dois quand même vivre et tu dois quand même faire en sorte que que que cette maison d'édition fonctionne. Donc, je crois vraiment à la vertu de de de l'essai, l'essai de de l'erreur et puis et puis tu t'améliores, tu t'améliores, cette espèce d'itération successive.

Mark

Et tu as toujours été intéressée par les les histoires des gens comme ça parce que il y a plein de gens euh si tu leur parles comme ça, ils vont te dire "oui mais moi j'ai rien vécu, j'ai rien fait, c'est pas intéressant". Et en fait, enfin moi mon constat c'est que je suis fasciné par les gens de manière générale et plus tu creuses, et en fait tout le monde a des histoires à raconter, pour peu que tu sois à l'écoute. Enfin c'est je trouve ça fascinant. Est-ce que toi tu as toujours eu ce truc là, et euh comment ça s'est développé, on va dire, avec Chronologies ?

Aleth

Je pense que j'ai toujours eu cette chose-là et je pense que même quand j'étais jeune, j'étais très silencieuse et que je préférais que les autres s'expriment. Euh parce que d'une certaine manière moi je connaissais ma vie, donc donc donc il y avait j'adorais, j'adorais j'adorais écouter les gens se raconter. Parce qu'en plus ceux qui savent se raconter bah tu es embarqué dans des espèces d'histoires où c'est vrai, souvent on te dit que la le réel dépasse la fiction. Et si certaines des histoires que j'écrivais étaient transformées en roman, enfin on n'y croirait pas, mais vraiment littéralement on serait là "non mais enfin d'accord ça va tu nous mènes en bateau". Et je pense aussi euh, et là je te rejoins totalement, c'est que j'ai aussi été confrontée à des personnes euh qui disaient "non mais je comprends pas pourquoi par exemple ma petite-fille m'a m'a m'a m'a demandé de d'écrire mon histoire, j'ai absolument rien à raconter, j'ai été mère de famille, j'avais 4 enfants, enfin". C'est tout. Et puis quand quand elle commence à à à raconter son histoire, elle te dit "bon ben voilà, j'ai vécu 9 ans dans dans dans cette ville, et puis après je suis partie dans cette autre ville". Bon, là c'est le moment où tu t'arrêtes et tu te dis "9 ans, je pense qu'il s'est passé quand même quelques petites choses pendant ces, ces ces ces 9 années". Et c'est pour ça que je pense que c'est pas tant, ce n'est pas que la personne qui a à même ou non de se raconter, c'est aussi la manière dont toi tu es capable de poser les bonnes questions. Et que souvent, euh, les gens ne savent pas poser ou ne prennent pas le temps de poser les bonnes questions pour permettre aux autres de se dévoiler, ou en tout cas, bah bien sûr après ils racontent ce qu'ils ce qu'ils souhaitent. Euh mais qu'il y a aussi un art de s'entretenir, enfin l'art de l'entretien, c'est pareil, c'est ce qu'on est en train de faire. Et que ça bien sûr il faut pas le minimiser, et c'est pour ça que les les biographes sont utiles euh, et permettent de de de pallier la problématique de de de la page blanche où tout d'un coup tu te retrouves face à ta feuille, si tu veux raconter, si tu veux partager tes mémoires, en ne sachant pas exactement par où est-ce que tu veux commencer, comment hiérarchiser l'information, où tu te dis "non mais ma vie n'a aucun intérêt". Alors que d'avoir une tierce personne qui te permette de te dire "non mais ça en fait tu te rends pas compte, tu l'as vécu donc pour toi c'est normal. Mais en fait moi qui t'entends, ce que tu es en train de me raconter, c'est délirant. Toi tu as l'impression que c'est vraiment quelque chose à mettre sous le tapis, mais moi je te dis que c'est complètement hors de ta vie, que ça c'est extraordinaire". Et que peut-être, tiens, et là, qu'est-ce que tu as... quelles odeurs, quels sons, quelle émotion, quelle... donc tu vas vraiment permettre de faire en sorte que que que que la personne prenne le temps de de rentrer à l'intérieur de ces de ces souvenirs et donc de te raconter, et donc de te rendre compte qu'en fait il y a aucune vie qui n'est pas extraordinaire, mais dans le sens premier du terme, c'est-à-dire que chaque vie parce que chaque personne a une forme de singularité et un regard singulier sur l'existence, fait que ce regard-là va être fascinant parce que c'est l'autre tout simplement, l'autre avec un grand A.

Mark

Parce que toi une partie donc euh de ton travail c'est recueillir les mémoires, les entretiens, etc., passer du temps avec la famille. Mais est-ce que tu as aussi un travail de euh aller chercher sur internet, faire des recherches, obtenir des informations en plus ou euh que ce soit des coupures de journaux, des des photos. Comment tu parce que tu es voilà comment tu constitues on va dire tous les ingrédients dont tu as besoin pour pour rédiger une biographie, une histoire de vie ?

Aleth

Alors effectivement, il y a il y a la partie euh recueil de la parole qui vont qui vont mener à l'écriture du texte. Mais il y a aussi une partie qui est très intéressante et que j'adore, euh qui est la partie sur les archives. Donc euh parce que les livres, on va les illustrer, et donc à ce moment-là il y a tout un travail sur les archives familiales qui vont être d'accompagner la personne. Donc vraiment parfois je me suis retrouvée mais ah, face à des des des albums et des albums, des boîtes et des boîtes qui remplies de vieilles photos mais aussi de coupures de journaux, de... Et donc on va ensemble sélectionner les photos qui vont être les plus représentatives de de cette vie, euh, mais aussi toutes toutes ces traces euh de l'existence euh qui vont être des des billets de... je me souviens d'avoir retrouvé bah pour cette Américaine, enfin pour cette Française qui habitait à New York, euh son premier billet de de de bateau sur le transatlantique qui l'a menée de la France aux États-Unis. Et donc tous ces petits bouts d'existence que j'adore et qu'on va aussi intégrer dans dans dans le livre, et qui vont venir illustrer matériellement ce que ce qu'a été cette vie. Euh donc ça c'est très très important. Euh et on va également euh justement faire quelques recherches euh, généalogiques parfois. Alors même si ça ça c'est vraiment un autre travail, mais pour certaines, je sais qu'on a réussi à trouver par exemple le nom ou le prénom de de ces arrière-grands-parents ou de même de ses grands-parents dont elle avait plus forcément le souvenir, et leurs métiers. Et je me souviens encore du jour où je lui ai dit "bon bah voilà, ton arrière-grand-mère, c'était euh X X X". Et là, tout d'un coup on redonne des visages, on redonne des noms sur des personnes dont on savait qu'on descendait d'elle, mais sans savoir exactement qui c'était. Donc non seulement on faisait revivre ces personnes-là une demi-seconde, mais en plus on redonnait des noms et des prénoms, donc on redonnait quelque chose de une matérialité à des personnes qui avaient, qui avaient disparu.

Mark

C'est hyper fort ça. Enfin ça ça a dû être puissant à vivre comme un moment parce que c'est c'est une information qui est entre guillemets publique parce que tu peux la retrouver, mais qui est à la fois perdue parce qu'on savait pas où elle était. Et euh ça devait être ouais ça devait être impressionnant pour pour la famille de vivre ça, non ?

Aleth

Ouais. Donc ça ça c'est vrai que ça c'est des moments qui sont très très beaux. Et puis aussi de retraverser tous ces albums photos, c'est-à-dire que, bon souvent elles sont euh, voilà, c'est des espèces de de rangées d'albums sur des étagères qu'on ne regarde plus jamais. Et puis là ah, on reparcourt et puis et puis je sais que, je je sais que je suis au bon endroit parce que je suis aussi excitée quand je découvre une lettre qui tout d'un coup dit ou fait écho à un événement dont elle a parlé en entretien. Je lui dis "ah mais regardez, c'est exactement ça". Et ça, et ça me, ça me... je veux dire ça ça me, ça m'émeut autant que si c'était mes propres archives. Et il y a bien sûr un rapport au document historique, au de de de retrouver des memorabilia de ces de ces époques-là. Et parfois c'est vraiment on retrouve des des des voilà des des documents de la Seconde Guerre mondiale ou des donc on est témoin aussi d'histoires. On est témoin de l'Histoire en train de se faire, et juste et et justement de l'Histoire à travers le prisme euh le quotidien et à travers la singularité d'un individu. Et parfois on comprend d'autant mieux l'Histoire qu'elle passe à travers le prisme d'un d'un d'un regard.

Mark

Cette première biographie de cette de cette dame qui a grandi dans le nord de Marseille. Pas trop dur le on va dire syndrome de l'imposteur, premier client, euh on va dire une pression de y a quand même un résultat, il y a financièrement enfin c'est entre faire ça pour la famille ou entre guillemets tu as le droit à l'erreur on va dire parce qu'il y a pas voilà il y a rien qui est chiffré et le faire pour un client qui a des attentes, comment tu comment comment ça s'est passé ? Comment tu l'as vécu ça ?

Aleth

Écoute, de manière assez intéressante, j'avais tellement mis d'enjeux sur la littérature que j'avais conscience de ce pourquoi je faisais le mon métier de biographe. Et il y avait une telle évidence de ce pourquoi je le faisais, et on en parlait, c'est-à-dire les les les les questions de transmission, les questions de mémoire, les questions de voilà, du recueil d'une parole, que oui, alors il y a eu beaucoup de pression dans le sens où j'ai passé énormément de temps sur cette deuxième biographie, et je me suis rendu compte au fil des des des ans que je pouvais plus passer autant de temps sur une biographie et en tout cas il fallait que je me je m'organise différemment. Mais j'avais, c'est comme si j'avais une forme de confiance qui me, qui me disait que j'étais sur le bon chemin et que j'acceptais, cette fois-ci j'acceptais l'erreur, j'acceptais que potentiellement ça ne soit pas parfait, mais j'avais quand même une confiance dans le fait que ce que j'allais proposer allait être juste, allait être exigeant, euh et que les personnes avec lesquelles je travaillais me permettraient d'arriver à à à cet objectif. Et et surtout aussi de dans dans dans le fait d'aimer profondément m'entretenir avec les gens, et donc dans cette parole échangée et dans cette capacité à recueillir les souvenirs et à créer l'espace de confiance suffisant pour que les personnes se se sentent suffisamment à l'aise pour pour pour parler. Donc donc pour le coup, c'est vraiment un des endroits dans dans dans mon existence où il y a eu une forme de confiance qui a été bien positionnée.

Mark

Et les résultats, satisfaite ?

Aleth

Bah résultat tout est encore en développement, tout se construit et tout et tout continuera à se construire sur le temps long. Mais oui, parce que ça n'a pas cessé de se développer. Euh et je suis j'ai commencé avec cette première biographie, et puis maintenant là j'ai 5 biographies sur lesquelles je suis en train de de travailler. Euh je travaille aussi de plus en plus avec des plumes, donc c'est-à-dire que je n'écris plus euh toute seule les biographies. Je continue à mener les entretiens mais après j'écris euh avec d'autres. Euh je suis partie aux États-Unis dernièrement pour pour pour deux biographies, donc ça se développe aussi euh à l'international. Euh donc voilà, ça se structure, ça se développe, ça avance. Et pour moi c'est vraiment ce qui est important, c'est de se dire que quoi qu'il se passe, du moment que c'est en mouvement et du moment que que que ça se transforme, et que ça ne cesse de se transformer, à ce moment-là donc il y a du mouvement et donc il y a de, il y a de la vie.

Mark

J'adore. Ouais, parce que tu parlais de être à l'arrêt à un moment et en fait tu as remis du mouvement, mais un mouvement qui te ouais qui te correspondait plus et...

Aleth

Oui, je pense que c'était ça, ça ça ce métier de biographe m'a permis d'allier de oui, deux composantes essentielles, c'est le temps long de l'écriture, par exemple contrairement au métier de journaliste où tu as très peu de signes ou tu as très peu de de latitude pour développer un sujet, mais là c'est génial, parfois je, je suis allée jusqu'à 33 heures d'entretiens avec quelqu'un. Donc vraiment tu tu tu rentres profondément dans quelque chose. Et ça je pense que c'est c'est quelque chose de très important pour moi, c'est de de je je j'ai du mal à à rester en surface et il y a il y a une v... oui, il y a une espèce de volonté de de profondeur et de d'essayer de comprendre euh une personne de l'intérieur. Et donc à ce moment-là, il faut prendre, il faut prendre le temps. Donc il y a à la fois ce temps-là et en même temps il y a un temps plus rapide, plus actif, qui finalement m'amuse aussi beaucoup, qui est celui de développer Chronologies. Donc que ce soit en termes de communication, que ce soit en termes de rencontre, que ce soit... Enfin à chaque fois que mon téléphone sonne, il y a une curiosité de me dire "tiens, mais quelle va être l'histoire qu'on va me partager, qu'on va me qu'on va me qu'on va me proposer ? Quel univers, quel est l'univers que je vais aller découvrir ?" Et vraiment enfin que ce soit euh, aller à New York ou aller à Aix-les-Bains, euh ou aller potentiellement euh enfin ou à Marseille, euh pour découvrir toutes ces histoires, à chaque fois ce sont des ce sont des mondes qui s'ouvrent. Et et comment veux-tu, comment veux-tu t'ennuyer ? C'est absolument impossible.

Mark

Et euh est-ce que tu dirais que les familles, les personnes que tu accompagnes, est-ce que la la vraie valeur pour eux c'est dans l'objet final ou en fait est-ce que on va dire ce voyage qui dure je sais pas combien de temps, 6 mois, quelque chose comme ça, 1 an par personne. Est-ce que est-ce que les personnes que tu accompagnes trouvent la valeur dans le voyage ou dans le résultat final à la fin. Parce que j'imagine que passer 14, 20, 30 heures avec quelqu'un à parler de son passé, enfin ça doit être intense, beau, triste, enfin c'est quand même c'est pas rien, c'est pas juste noter des faits c'est quand même assez intense.

Aleth

Mais c'est une très bonne très bonne remarque euh et très bonne question. Euh, c'est que je dirais les deux. Et c'est souvent ce que je dis aussi aux personnes que j'ai au téléphone quand je leur explique un peu la méthodologie et comment ça va se passer parce qu'effectivement c'est un travail long qui va plutôt durer un an, un an et demi. Euh c'est que c'est pas tant que l'objet final, mais c'est aussi tout le processus et la possibilité de s'arrêter à un moment de son existence et de regarder en arrière et de faire une forme de bilan et de retraverser son existence et d'avoir surtout la possibilité d'une parole qui n'est pas coupée. C'est-à-dire que c'est peut-être la seule fois où un être humain a la possibilité de se raconter du début à la fin sans interruption et donc de retrouver une forme d'unité. À chaque fois qu'on se raconte, on se raconte de manière fragmentaire, on va on va on va parler de certains événements d'une vie, et là tout d'un coup on peut on peut se se réunifier euh, avec quelqu'un qui qui va accueillir la parole sans jugement, parce que ça c'est vraiment quelque chose de très important, c'est qu'il y a aucun jugement, il y a y a y a une forme de bienveillance qui doit se qui doit s'exercer. Euh, et ça permet donc de reconvoquer des souvenirs qui sont plus ou moins enfin qui sont tristes parfois, euh qui sont heureux également, et donc qui vont créer une forme d'émotion et qui vont en plus pour certaines personnes qui qui qui, voilà, je veux dire aujourd'hui les les les thérapies c'est c'est c'est très couru, euh mais pour certaines générations ça l'était beaucoup moins. Euh même si attention, je n'ai absolument pas euh enfin l'objectif c'est pas du tout de de de transformer, échanger, je ne suis pas psychothérapeute. Mais même s'il y a des externalités thérapeutiques, ça peut aussi avoir un un un bénéfice particulier et ça permet aussi de prendre conscience de certaines choses. Euh et donc je sais que pour certaines personnes, ça a été assez fort. Parce que tout d'un coup, elles se sont dit "ah, mais tiens, mais j'ai j'ai j'ai pas été une si mauvaise personne que ça", m'a dit l'une d'elles, ou "ah mais en fait..." Donc, donc, donc on peut vraiment assister à des à des à des moments qui sont qui sont oui, qui sont assez forts émotionnellement. Au-delà donc de de l'objet et du moment où tout d'un coup on on on le découvre euh et on se, on se on s'entend, parce que même si on lit, c'est-à-dire que tout d'un coup on on a en face de soi euh ce qui a été dit ou ce qu'on a ce qu'on a pu ce qu'on a pu transmettre.

Mark

Moi une des choses qui me fascine euh dans ce que je fais et en fait il y a pas mal de parallèles avec ce que tu fais aussi, c'est qu'en fait tu as accès à tellement de gens avec des parcours tous euh enfin qui ont qui ont voilà, chaque parcours a sa beauté et chacun a des choses à dire et et à transmettre. Est-ce que des fois, tu te est-ce que c'est pas frustrant un peu de... les gens le le les les partagent qu'à leur famille ou tu vois ce que je veux dire, c'est il y a plein d'histoires que tu gardes pour toi. Est-ce que des fois tu en tires pas des leçons où tu as envie de les partager au plus grand nombre.

Aleth

Alors c'est marrant parce que c'est vraiment je pense ce qui a motivé aussi à la base un peu Chronologies et cette intuition-là. C'est que chaque biographie pour l'instant reste dans le cercle intime et privé de la famille, mais j'ai pour vocation à un moment de si bien sûr les personnes que j'interview et les familles sont d'accord, c'est de pouvoir en extraire des grands enseignements sur l'existence qui vont être des des billets de... je me souviens d'avoir retrouvé bah pour cette Américaine, enfin pour cette Française qui habitait à New York, euh son premier billet de de de bateau sur le transatlantique qui l'a menée de la France aux États-Unis. Et donc tous ces petits bouts d'existence que j'adore et qu'on va aussi intégrer dans dans dans le livre, et qui vont venir illustrer matériellement ce que ce qu'a été cette vie. Euh donc ça c'est très très important. Euh et on va également euh...

Mark

Mais une mémoire par par définition c'est subjectif. Donc quand tu rédiges une biographie en fait tu fais un recueil de de témoignages quelque part, comment tu... j'ai j'ai posé une question très naïve, mais comment tu t'assures que c'est vrai ou est-ce que c'est important que ce soit vrai ?

Aleth

Alors c'est une très bonne question. Et ce qui est merveilleux, c'est que on n'en a rien à faire que ce soit vrai ou faux. Mais c'est ça qui est génial, c'est-à-dire que je ne fais pas un travail d'historienne, je ne suis pas euh, oui c'est ça, y'a y'a y'a c'est pas un travail scientifique. Donc je ne vais pas chercher la vérité objective. Je ne vais pas aller couper, recouper des sources. Euh, je vais prendre la parole d'une personne telle qu'elle se raconte. Et ce qu'on va préserver, c'est la manière dont cette personne a de parler de son existence. On se raconte tous des histoires sur notre vie. C'est-à-dire qu'on, de toute façon nous, on est des êtres de de fiction. Donc euh, on on réussit à vivre parce que chacun va se raconter une histoire sur sa naissance, sur le quartier où il a grandi, sur ses parents, sur... Ça va être plus ou moins vrai, même la manière de raconter nos reconversions c'est une histoire, et ça va nous aider, ça va nous structurer. Mais c'est justement cette subjectivité-là qui est intéressante, qu'elle soit vraie ou fausse. Parce que bien sûr si je me mettais à interroger les enfants de cette personne sur le même événement, je peux te dire qu'ils n'auraient pas du tout la même version des faits. Mais ce que l'on fait nous avec Chronologies, c'est c'est d'accompagner les gens dans l'écriture de leur mémoire. Donc on va aller vérifier euh des dates, des des des lieux, des par exemple s'ils nous parlent d'événements historiques, on va on va essayer d'être très juste sur euh sur tout ce qui va être factuel. Mais par contre, toute la manière dont cette personne aura de se raconter, euh on va laisser, parce que c'est justement son regard à elle sur son existence et c'est ça qu'on va vouloir préserver.

Mark

Et tu es contactée par les personnes qui veulent la biographie elles-mêmes ou est-ce que parce que là tu parlais d'une fille qui voulait euh qui voulait pour pour sa mère ou sa grand-mère. Est-ce que c'est ouais est-ce que c'est quoi, c'est moitié moitié ou c'est...

Aleth

Ça ouais, je pense que c'est vraiment moitié-moitié. Ça dépend. Ou ou parfois c'est même des amis qui euh qui qui me contactent parce que elles connaissent quelqu'un ou elles se disent "non mais cette vie-là elle doit vraiment être euh, elle doit vraiment être préservée". Donc il y a absolument tous les cas de figures. Ou parfois aussi, alors là je j'en ai euh quelques-uns, donc ça c'est pas évident mais euh où parfois des personnes me contactent pour des pour des proches qui sont décédés. Euh et donc l'idée c'est de c'est d'interroger ceux qui faisaient partie de la vie de cette personne euh pour préserver la mémoire, les souvenirs qu'elles ont avec cette personne-là. Donc on est encore sur un autre euh un autre type de projet. Mais qui a la même vocation, c'est-à-dire de préserver une mémoire, de préserver euh une existence.

Mark

Et tu as une méthode euh comment dire pour faire parler un peu les gens ou c'est parce que par exemple j'interview ma propre mère tu vois...

Aleth

Mais je te coupe la parole parce qu'il y a aucun de mes amis qui veut faire ça avec ses parents. Parce que bien sûr c'est c'est c'est impossible pour un enfant de le faire avec euh avec ses parents, parce qu'il y a un affect, il y a de l'émotionnel. Mais la personne, un, elle va se elle va pas se livrer de la même façon, mais c'est bien normal, elle va se censurer, il y aura peut-être une forme de pudeur.

Mark

Mais moi c'est je sais que si j'arrive, je pose mon micro, ça va la bloquer...

Aleth

Mais bien sûr. Et c'est là tout l'enjeu en fait, de la présence de d'une d'une personne tiers et qui qui ne connaît pas, donc qui a, qui pose un regard totalement neuf, euh neutre, où il y a pas de d'enjeu, où il y a pas de il y a pas d'affect. Et c'est là où la parole va réussir à se va réussir à se libérer. Et où les gens vont te raconter des choses euh que même leurs enfants ne savaient pas. Donc ça c'est quand même la petite la petite victoire à chaque fois où on on découvre euh, enfin ils découvrent euh et c'est normal en fait, moi je trouverais ça dommage de tout savoir sur mes parents ou sur mes ou sur ou sur ma grand-mère, c'est-à-dire je trouve que c'est une des choses les plus précieuses que que que j'ai ou que j'ai faites, c'est que bien sûr à travers l'écriture, tu vas aussi conserver une voix, une une façon de parler, un un un un un un timbre particulier, euh et tu vas permettre voilà de de de faire en sorte de ne pas oublier ou en tout cas d'oublier le moins possible ce qui t'a été ce qui t'a été transmis.

Mark

Transition parfaite ! Le thème de cette rencontre c'est vivre la vie. Vivre la vie, c'est une phrase que j'ai entendue pour la première fois ou du moins à répétition c'est c'est Théo juste derrière qui euh qui la prononçait, on était en voyage ensemble, un tournage en Afrique et euh et c'est une phrase qui en fait moi m'est restée et qui m'est très chère. Est-ce qu'il y a eu un moment dans dans dans ta carrière on va dire de de de biographe où euh juste tu as pris un moment de recul et tu as fait "mais vive la vie quoi".

Aleth

Ah ouais. Ben non mais c'est, ben je dirais pas tous les mois, mais mais mais très souvent. Effectivement, je m'arrête et ben quand j'étais à New York, vraiment, me dire que c'est là où j'avais commencé, c'est-à-dire j'ai quand j'avais fait un an donc de levée de fonds à l'Alliance Française, et de me dire que 12 ans plus tard j'y retournais pour écrire la vie de deux personnes, c'est-à-dire que quand même il y avait deux Françaises donc qui habitaient à New York qui ont fait appel à mes services. Et donc euh, de d'être à nouveau dans cette ville, mais avec quelque chose qui qui faisait profondément sens pour moi, et de tout simplement vivre aussi la vie la vie new-yorkaise. Euh en écoutant euh des témoignages, je pense que j'aurais payé pour écouter, pour entendre ce ce dont on me disait, et là je me suis vraiment arrêtée et je pense sur le, sur le pont de Brooklyn, alors que le soleil était en train de se coucher, et je me suis dit : "Mais mon Dieu, mais vive la vie !"

Mark

On ne pouvait pas mieux terminer. Aleth, merci de l'avoir fait, merci, c'était un plaisir.

Aleth

Ben merci beaucoup Mark.

Merci d'avoir écouté cet épisode de Vive la vie.