Gauthier Grumier, devenu champion par accident
Saison 1 • Épisode 302 juin 2026

Gauthier Grumier, devenu champion par accident

Une conversation avec Gauthier Grumier

Gauthier Grumier

Mon père me laissait dormir dans mon couffin à la salle d'armes. J'étais bercé par le son des lames.

Gauthier Grumier a commencé l'escrime à trois ans. Son père, maître d'armes, n'avait pas les moyens de le mettre à la crèche, alors il l'emmenait à la salle, le posait dans son couffin, et le laissait s'endormir au bruit des lames. Le même père qui, paradoxalement, ne voulait surtout pas que son fils fasse de l'escrime : pas question de mettre une balle de tennis au-dessus du berceau. Ce serait le choix de l'enfant, ou rien. L'enfant a choisi.

Réservé, presque maniaque de la propreté, Gauthier trouve dans l'escrime une langue à lui : un sport de combat qui se livre à distance, une façon de s'affronter sans se toucher, de tout dire sans rien dire. Le reste, il le raconte comme une partie de jeu vidéo. On débloque un niveau, puis le suivant, sans plan, sans préméditation. L'INSEP à dix-huit ans, Pékin 2008 vécu depuis les tribunes, un déclic en observant l'état d'esprit des autres, et soudain trois Coupes du monde, numéro un mondial. "Par accident", dit-il, parce que tout s'est joué à une touche.

Puis Londres 2012 : neuf minutes, une défaite au premier tour, zéro médaille pour la France, et la honte. Il faudra presque deux ans, une dispute fondatrice avec son entraîneur et beaucoup de lâcher-prise pour qu'il revienne. Parti 77e mondial en début de saison, il termine 7e, puis reprend la place de numéro un mondial qu'il ne lâchera plus. À Rio en 2016, il décroche le bronze en individuel, une médaille qu'il considère comme de l'or, et l'or par équipe. Dans cet épisode de Vive la vie, Gauthier raconte ce chemin qui n'a rien de linéaire, la face cachée des sacrifices familiaux, et pourquoi, devenu entraîneur à Hong Kong, il se lève chaque matin en se disant que c'est une belle vie.

Ce qu'on aborde

  • L'enfance dans la salle d'armes, bercé par le son des lames, et le père maître d'armes qui refusait de le forcer
  • L'escrime comme langage pour un homme réservé : s'affronter à distance, se livrer sans dire
  • Le haut niveau "par accident" : débloquer les niveaux un par un, sans plan de carrière
  • Pékin 2008 depuis les tribunes : le déclic en observant l'état d'esprit des autres athlètes
  • Londres 2012, neuf minutes et la honte : perdre au premier tour quand tout un pays attend une médaille
  • La reconstruction : la dispute en larmes avec son entraîneur, le deuil, et l'objectif Rio fixé à rebours
  • Rio 2016 : le bronze individuel qui vaut de l'or, et l'or par équipe
  • La face cachée du haut niveau : les enterrements manqués, la famille mise de côté
  • Devenir entraîneur à Hong Kong : optimiser l'humain, rester une éponge, et vivre la vie tous les jours
Réalisé parMark Hadj Hamou·Photographe & Réalisateur

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Dans l'œil du studio

Transcription

Mark

Je cru entendre dire que t'avais commencé à 3 ans, c'est vrai ça ?

Gauthier

Ouais, mais j'ai un peu triché. Mon papa, il est maître d'armes. Donc il travaillait dans un club, il apprenait l'escrime à des enfants. Lui ce qu'il a vraiment fait avancer, c'est d'être un éducateur. Un éducateur, un formateur. Celui qui, entre guillemets, détient le savoir, c'est le professeur d'escrime, c'est le maître d'escrime et dans notre jargon ça s'appelle le maître d'armes. Et c'est une des rares professions où on appelle les enseignants "maître". Donc mon père était maître d'armes et puis bah quand t'es tout petit et que tu vois ton père jouer avec des épées t'as envie de faire un petit peu pareil, donc puis je suis baigné là-dedans donc euh... moi mes parents ils avaient pas l'argent pour me mettre à la crèche. Donc mon père il m'emmenait à la salle d'armes, il me laissait dormir dans mon couffin, j'étais bercé par le son des lames. Après mon regard se posait sur des gens qui jouaient avec des épées, donc c'est assez attirant quand même quelque part. Et donc ben oui, quand j'ai appris à marcher, j'ai voulu faire comme les grands qui jouaient avec des épées et puis me déplacer un peu comme eux et puis voilà. Donc je demandais, consciemment ou inconsciemment il y avait cet appel de "j'ai envie de faire de l'escrime". Sauf que mon père était pas du tout pour que je fasse de l'escrime. Donc lui il a retardé au maximum du maximum.

Mark

Pourquoi il voulait pas ?

Gauthier

Quand on fait quelque chose, on n'a pas nécessairement envie que... ou on aspire à peut-être mieux pour ses enfants et lui il aspirait peut-être à ce que je fasse pas forcément ce sport-là, que je fasse autre chose, ou que... en fait il voulait pas forcer la chose. Il voulait pas être un père qui met une balle de tennis au-dessus de ton berceau pour te forcer à faire de l'escrime. Donc après c'était vraiment mon choix de faire de l'escrime. Ma mère elle me gardait, elle me voyait faire des simulations d'escrime, bah elle en a parlé à mon père, mon père a regardé, a dit "non tu racontes n'importe quoi", puis finalement il m'a gardé puis il m'a vu faire donc là il s'est dit "Ouais, oui, bah effectivement. Il connaît un peu les mouvements et puis il est plutôt pas mal, voilà, OK." Et puis une après-midi, un mercredi après-midi, ma mère elle m'a emmené à la salle pour faire mes premières séances et oui j'avais 3 ans.

Mark

Et en fait t'as été mordu euh, entre guillemets, tout de suite ou enfin... ?

Gauthier

Oui, tout de suite. Bah après comme je te dis, c'est... moi mon père il jouait pas au football donc il faisait de l'escrime. Donc après il aurait été footballeur, peut-être que ça aurait changé la donne, il aurait été rugbyman, ça aurait peut-être changé la donne, on peut jamais savoir. Mais l'environnement dans lequel j'étais petit était imprégné de cette discipline, mon père la pratiquait quasiment au quotidien, il était enseignant dans cette discipline-là... effectivement enfin, c'est juste entre guillemets la voie normale.

Mark

Et c'est quoi euh, parce que enfin ça se sent que tu es quand même mordu d'escrime, tu y as consacré un temps fou, une grande partie de ta vie. C'est quoi dans l'escrime en particulier qui te plaît en fait, qui t'attire ? C'est le côté physique, c'est le côté affrontement avec quelqu'un ? C'est la beauté, c'est qu'est-ce qui te plaît ?

Gauthier

Moi j'ai un petit problème avec la saleté. Si tu veux quand j'étais petit, une goutte de yaourt sur mon doigt c'était la fin du monde. Ce que j'aime bien avec l'escrime c'est ce côté "bon bah t'as la tenue blanche" donc t'as un aspect un peu propreté parce que le blanc ça symbolise quand même la propreté. C'est un sport de combat donc tu t'affrontes avec une autre personne mais tu t'affrontes au travers de l'utilisation d'une arme. Donc t'es pas au contact en train de te frotter à ton adversaire comme tu pourrais l'avoir dans d'autres sports de combat. Donc il y a ce côté distance, propreté, mais on s'affronte quand même quoi.

Mark

OK ouais donc chacun ramène toutes ses compétences, son savoir, mais il y a quand même une barrière.

Gauthier

Voilà, il y a... moi je suis assez réservé comme personne, donc pour moi c'est un moyen de me livrer sans dire.

Mark

Et est-ce que tu as su tout de suite que t'allais dédier ta vie à ça ou est-ce que c'était en gros une activité sur le côté que tu fais et tu aspires à autre chose ?

Gauthier

C'est compliqué de répondre à cette question-là, parce que quand tu es petit, tu penses pas au futur. Tu penses à te faire plaisir, tu es dans l'instantané, tu te fais plaisir, tu as qu'une envie quand tu as fait ta séance c'est d'y revenir. J'ai fait du haut niveau c'est par accident. Je vais pas te dire qu'il y avait un plan établi à ma naissance, mon père non puisque déjà il voulait pas que j'y aille. C'est comme quand tu joues aux jeux vidéo en fait, tu débloques un niveau. Et ben mes résultats, ma pratique de l'escrime ça m'a mis dans cet état d'esprit-là, je débloque un niveau je peux aller au niveau au-dessus, je redébloque ce niveau-là, je vais encore au-dessus... et ça se fait un petit peu par hasard, il y a rien de prémédité là-dedans. Après, quand tu te rends compte que tu es dans les meilleurs Français des catégories jeunes, que tu peux participer à un championnat du monde en catégorie jeune, bah tu y vas puis tu prends ça au sérieux forcément. On m'a proposé, j'avais pas encore le bac. Et on m'a demandé d'intégrer l'INSEP à l'époque, c'était en 2002. Et j'ai pas su dire oui ou non tout de suite. Parce que j'avais pas ce baccalauréat. Donc j'avais très peur de me retrouver dans un endroit où je pouvais être en échec scolaire. Et donc à partir de là, qu'est-ce que je fais si je suis en échec scolaire et que j'arrive pas à débloquer les niveaux, j'ai pas envie de me retrouver sur le bord de la route, donc j'étais un petit peu pas sûr de moi quand il a fallu prendre cette décision-là. Finalement mon père m'a dit "écoute moi j'ai plus rien à t'apprendre donc vas-y, fous le camp dégage." Donc ça n'a pas été avec ces mots-là mais l'idée était un peu comme ça finalement. Tu tentes l'aventure, tu y arrives tant mieux, tu y arrives pas tant pis, et puis te pose pas la question de l'école sans doute que tu seras même mieux entouré au niveau scolaire à l'INSEP parce qu'il y a une cellule qui est dédiée à ça avec des gens qui sont dédiés aux lycéens, et ils te prennent et ils t'encerclent, ils te mettent dans un système où de toute façon tu peux ne pas être inquiet, tu vas réussir quoi. Et oui oui, pour moi ça a été la meilleure année de ma vie, ouais. Quand tu arrives à ce niveau, quand tu commences à toucher le niveau international dans les catégories jeunes, tu aspires à faire des médailles, tu aspires à être performant encore dans la catégorie supérieure et tu aspires à intégrer le saint des saints chez les seniors. Et puis bah une fois que tu es là, tu te dis pourquoi j'y arriverais peut-être pas... enfin je peux ne pas y arriver mais en fait c'est à portée, tu peux le toucher quoi. Tu peux le sentir, tu peux le toucher du doigt. Donc j'étais dans ces athlètes-là qui pouvaient toucher ça. Donc après bah tu te donnes et puis tu progresses, ça prend du temps et puis au départ tu es peut-être pas forcément mentalement prêt à certaines choses, prêt à certains résultats. Donc ça, ça te freine un petit peu, tu as des déclics aussi dans la tête, c'est-à-dire qu'à un moment donné, moi j'avais la chance d'être pas dans les 4 meilleurs mais 5-6 meilleurs, j'étais là-dedans très vite. Mais j'arrivais jamais à intégrer l'équipe sur les championnats, j'étais tout le temps, enfin régulièrement remplaçant. Donc j'ai eu l'occasion d'être suppléant donc le remplaçant du remplaçant pour les Jeux Olympiques de Pékin en 2008. Et puis ils nous avaient gardé sur place pendant les jeux, donc bah on avait pu voir les jeux en live dans la tribune, voir un peu comment les athlètes se préparaient, et pour moi ça a été un déclic quoi. Ça a été un déclic dans les deux sens, c'est-à-dire je me suis dit "bon allez là j'ai 24 ans... 24 ans soit dans les 2 ans j'arrive à percer", ce qui correspondait avec la fin de mes études. Donc soit d'ici la fin de mes études je perce et je suis en équipe régulièrement et je peux espérer participer aux Jeux Olympiques, soit j'y arrive pas et je mets le clignotant, je passe à autre chose. Mais voilà et après donc je me suis fixé ça comme limite et ensuite j'ai vu des comportements d'athlètes qui m'ont inspiré, qui ont été inspirants, et qui m'ont permis de voir que en fait le modèle que j'avais au quotidien à l'entraînement, c'était une possibilité. C'était des gens qui étaient très forts et qui n'avaient peut-être pas forcément besoin de se mettre dans certains états, et en allant aux jeux, en voyant la manière dont certains athlètes se mettaient, bah quelque part, je me suis dit "oui il faut peut-être aussi que moi j'ai cet état d'esprit-là". Et ce qui fait que la saison après les jeux, bah ça a été le déclic et j'ai gagné 3 coupes du monde, j'avais jamais fait. Je termine la saison numéro 1 mondial, médaillé aux championnats d'Europe et puis à partir de là c'était parti.

Mark

Et alors impressionnant les JO ? Comment tu l'as vécu ?

Gauthier

Mais ouais c'était impressionnant. Bah moi j'étais, je vais pas te dire que c'était Disneyland mais je suis venu vraiment pour voir et apprendre. Mes premiers jeux je les ai faits à 28 ans en 2012. J'avais pas participé en tant que, enfin c'était même pas participer parce que finalement j'étais pas dans le palmarès olympique. J'étais remplaçant du remplaçant. Donc je rentrais si jamais il y avait vraiment un problème et passé une certaine date, je savais que je pouvais plus prétendre à quoi que ce soit.

Mark

Et c'est en fait mais qu'est-ce que tu as vu précisément aux JO qui a... parce que tu parles de voir quelque chose qui t'a...

Gauthier

C'est des comportements d'athlètes. C'est-à-dire que il y avait un athlète... l'Espagnol qui prend la médaille de bronze, en termes d'escrime pure, c'était pas le meilleur, en termes de mobilité sur la piste, c'était pas le meilleur. Mais en revanche dans l'état d'esprit il m'avait inspiré. Il m'avait inspiré, il arrivait sur la piste, il voulait détruire ses adversaires quoi. Et peu importe qu'il fasse de la belle escrime ou de la moche escrime, lui ce qu'il voulait à la fin c'était gagner. Après moi je m'entraînais avec des gens très très forts. Donc c'était aussi inspirant déjà de discuter avec eux. C'était inspirant dans la manière d'appréhender la discipline. Tu vas prendre plusieurs choses qui peuvent t'aller sur des aspects techniques, tactiques, mentaux, manière de vivre, et tout ça ben à la fin ça forme un tout. Et ça aide à définir l'athlète que j'ai été.

Mark

Ce qui est intéressant dans ce que tu dis c'est que entre guillemets, pour le commun des mortels tu vas aux JO avec un programme, c'est-à-dire j'y vais pour faire tant. En fait ce que je retiens de ce que tu dis, c'est que t'y es allé, mais en fait tu as beaucoup reçu des JO en plus de ce que tu as apporté.

Gauthier

Oui. Arriver aux jeux, moi j'aime à dire que c'est... oui, j'ai mis l'énergie nécessaire, oui je me suis battu pour ça, mais c'est arrivé par accident. C'est-à-dire que ça peut se jouer sur une touche. Une carrière, on a l'habitude de dire que ça se joue à un point, une touche. C'est pas un accident au sens où ça m'est rentré dedans et voilà, j'ai travaillé pour ça. J'ai orienté mon énergie pour ça, mais à un moment donné, la touche qui m'a permis de me qualifier, si je l'avais pas mise à 14 partout, eh ben en fait, je serais peut-être resté en rade et puis voilà. Donc c'est en ça que j'aime bien dire que c'est un accident. Mais après le métier que je fais aujourd'hui c'est de la gestion d'humain. C'est, tu es au contact de personnes qui ont leur mode de pensée et après c'est comment organiser ça vers la performance. Et en fait, j'ai toujours été intéressé par l'homme et par l'humain. Donc quand je te dis oui, l'Espagnol il m'a, il m'a donné sans le vouloir en fait, juste en le regardant à 15 mètres, sans le vouloir, il m'a donné beaucoup. Même quelqu'un qui ne m'aime pas, je vais apprendre de lui, je vais prendre de lui. Donc il faut être capable d'être ouvert sur le monde pour aller chercher des choses, et moi j'aime bien faire ça au début des compètes, je m'installe en tribune quand j'ai le temps, et puis je regarde les autres entraîneurs travailler, et j'essaie de voir un peu leur logique, les exercices qu'ils font, qu'est-ce que moi si je faisais ça, qu'est-ce que je pourrais développer et tout. Donc, en fait t'es obligé d'être une éponge en fait. J'aimais bien quand j'étais athlète, aller me poser dans les autres salles des autres armes. Donc moi je faisais de l'épée, j'étais dans la salle d'épée, et puis de temps en temps j'allais m'asseoir sur le banc de la salle du fleuret, et puis je regardais la leçon. Une fois l'entraîneur à l'époque, il me regarde et il me dit "oui, je peux t'aider ?" "Non non, je m'installe, je regarde, je regarde". En fait je veux voir un peu comment lui amène les situations, même si les règles sont différentes, si l'arme est différente, mais c'est cette culture escrime en fait, voilà. Ça c'est cette chose que j'aime. Dans chaque expérience contée ou racontée, en fait il y a toujours quelque chose à prendre. Et ça j'aime bien. Et donc bah ça, ça m'a bien servi pour les deux olympiades, enfin, pour l'olympiade suivante, on va dire, jusqu'à Londres. J'ai réussi à me sélectionner pour les jeux, les Jeux Olympiques à Londres. Ça s'est pas très bien passé. Et puis finalement ça a entraîné, je suis rentré dans un processus, ça a dû me prendre un an et demi, presque deux ans, pour me réadapter, me réinventer, pour aller sur les trois dernières années de ma carrière sportive et puis pouvoir réussir ce que j'ai réussi sur mes derniers jeux en tant qu'athlète.

Mark

Quand tu dis que ça s'est pas très bien passé...

Gauthier

Bah, ça a duré euh 9 minutes et j'ai perdu au temps contre quelqu'un qui n'était pas spécialement attendu pour faire une médaille et à la fin il prend la médaille d'argent. Donc moi j'étais dans le top 16 mondial, voire même dans le top 10 mondial, et je rencontre un adversaire qui est bah, qui est du coup pas dans ce top 10 top 16. Et il me bat, et pour moi bah c'est la douche froide parce que j'arrivais avec beaucoup d'attentes, beaucoup d'attentes au niveau de résultats. Évidemment quand c'est tellement dur de se qualifier aux jeux quand on est en France, parce que il y avait à l'époque tellement d'athlètes qui méritaient leur place, le niveau était tellement dense chez nous en France, que d'y aller bah en fait tu te sentais un peu responsable et dans l'obligation de remporter une médaille. Donc ne pas la faire et perdre au premier match, pour moi, je l'ai vécu comme la honte, en fait. C'est tu te bats, tu prends une place à quelqu'un, parce que il y avait peut-être quelqu'un d'autre derrière, un autre Français qui pouvait prendre cette place-là, et même si je l'ai gagnée hein la place, c'est un quota nominatif, j'ai gagné mon quota nominatif, j'ai respecté les règles. Mais il y avait quand même ce sentiment de honte. Parce que ben en plus cette année-là aux Jeux Olympiques, la France elle fait zéro médaille. Et l'escrime française est en crise à ce moment-là. Donc ouais il y avait beaucoup de... ce sentiment-là il a vraiment prédominé quoi.

Mark

Est-ce que dans... est-ce que vous... l'équipe était très sûre d'elle à ce moment-là et du coup ça a été la douche froide ou est-ce que c'est un concours de circonstances qui fait que... comment tu...

Gauthier

Euh, l'escrime, c'est un sport où on parle français, la langue officielle c'est le français. La fédération internationale, elle a été présidée par un Français jusqu'en 2008. Donc il y a ce petit côté chauvin, on est les plus beaux, on est les plus forts, on a inventé le sport dans le monde de l'escrime, même si certains vont te dire que non, mais moi je le ressens comme ça. À ce moment-là nous on a peut-être à un moment donné un excès de confiance. On est aussi tombé sur des athlètes qui étaient bah plus forts que nous, et collectivement ben, on n'a pas su créer une dynamique de résultats, parce qu'on a, dans le sport, c'est assez parlant, dans notre sport c'est quand tu démarres un championnat avec une médaille, peu importe l'athlète qui l'a fait, mais s'il y a une médaille, les médailles appellent les médailles. Ça, ça crée une dynamique positive au sein du groupe et du collectif France, et ça entraîne les autres, quelque part. Donc la responsabilité de la discipline qui va ouvrir la compétition, elle est importante, et il y a la pression de, ben déjà, les athlètes ont la pression de réussir, mais il y a cette pression sous-jacente de faire un bon résultat pour emmener les autres. Et nous on n'a jamais réussi à faire cette première médaille-là en 2012, et ce qui fait que on est arrivé sur la dernière épreuve, bah la dernière équipe qui a fait les jeux, elle a fini 4e, elle a pas gagné la médaille de bronze. Donc à ce moment-là, ouais, on se retrouve en situation de crise. Et moi dans ces moments-là, on avait aussi bah on avait mis beaucoup d'énergie parce que la qualification elle était individuelle et non par équipe. Et on avait perdu beaucoup d'énergie à essayer de se qualifier individuellement, ce qui fait qu'on est arrivé aussi peut-être mentalement, on est arrivé un peu émoussé sur les Jeux Olympiques. Puis après, on est reparti sur une autre olympiade où bah on avait cette pression de se dire "là il faut vraiment qu'on réussisse parce que on peut pas se permettre de faire deux olympiades de suite sans faire des médailles". Et puis individuellement il y a une dynamique collective qui s'est relancée avec des athlètes qui ont commencé à gagner des coupes du monde individuelles, et puis tout ça ça a amené comme je t'ai dit une petite dynamique, ça a l'air de rien en fait, c'est peut-être même pas analysé comme ça, mais moi je l'ai vécu comme ça, et je l'analyse comme ça : il y a au fleuret homme, il y a un athlète qui a gagné une Coupe du Monde, et puis au sabre dame il y en a une qui a fait un podium sur une Coupe du Monde, et puis à l'épée, tac tac tac, et puis ça s'est enchaîné, ça fait une espèce de boule de neige. Et c'est parti, moi en tout cas pour 2016, c'est reparti comme ça, je pense, je trouve. Et puis même dans mon arme à ce moment-là moi j'avais été blessé, j'étais toujours sur le mauvais résultat et la honte des Jeux de Londres, j'étais pas très bien, je pensais à arrêter. Et puis même dans mon arme il y a eu des résultats, ça a amené des choses et puis ça m'a aidé aussi à me remettre dans un chemin de passion, dans un chemin de recherche de performance, de recherche de médaille, et ça m'a ça m'a aidé, oui. Puis ensuite les résultats que j'avais, ça a peut-être aussi entraîné d'autres dans mon sillage. Mais en fait le sillage c'est pas moi qui l'ai créé, c'est un groupe qui a créé le sillage.

Mark

Quand on pense escrime, on pense une personne face à une autre personne donc y a quand même un côté assez individuel. Est-ce que toi en démarrant tu soupçonnais à quel point c'était important de... que ce soit en équipe et d'être autant entouré ?

Gauthier

Ah bah non, euh en fait tu le construis au fur et à mesure, c'est-à-dire que tu vois tu as sur chaque piste, sur chaque terrain, tu as deux bouts. À chaque bout tu as un enrouleur. Tout seul tu peux rien faire. T'entraîner tout seul en escrime, bah ouais, tu as une glace, mais tu peux rien faire tout seul. Tu es obligé d'être deux. Donc c'est toi avec ton entraîneur ou toi avec un adversaire. Tout seul tu vas nulle part. Nous notre système, le système en France à l'époque où j'étais encore athlète, on construisait des groupes d'entraînement, on réunissait les meilleurs Français et on s'entraînait entre meilleurs Français. Donc c'est ce cercle vertueux en fait qui a été notre plus grande force pendant 30 ou 40 ans à l'épée française.

Mark

Tu parlais de perdre un peu la flamme après 2012. Comment tu as vécu cette perte de flamme ? Comment elle est revenue ?

Gauthier

Je me suis posé des questions. Est-ce que un, ça vaut toujours le coup de s'investir émotionnellement dans la discipline ? Est-ce que je ferais pas mieux de mettre le clignotant et puis de basculer parce qu'il peut peut-être y avoir une opportunité dans le staff ? Et puis bon bah après c'est toujours pareil, quand je prends une décision, j'aime bien consulter des pairs. Leur discours m'a aidé à me dire que bah j'étais pas terminé, que oui le résultat des Jeux Olympiques c'était négatif, mais que pour autant, j'étais pas j'étais pas cuit pour aller chercher d'autres résultats, d'autres médailles. Que ça valait le coup d'essayer. Donc bon, j'y suis allé un petit peu en me disant bon, OK, j'y vais, quoi. Je reprends parce que c'est vrai que j'ai 28 ans, c'est un peu débile d'arrêter à 28 ans après avoir fait tout ce chemin-là quoi, de le toucher mais peut-être pas de saisir vraiment la chance quoi. Et puis je reprends et je reprends l'olympiade suivante en étant blessé. Donc j'ai passé trois mois en béquilles, évidemment le doute s'installe, bah tu es un peu en marge du collectif, tu viens mais c'est plus ben "ah comment ça va ? Ouais bon bah voilà bon bah vous allez faire votre séance bah je vais faire mon petit truc dans mon coin". Donc après tu t'installes un petit peu dans cette solitude et puis petit à petit l'envie de se faire mal disparaît. Ou tu as envie de réussir mais tu y trouves plus de sens, la passion est plus trop là quoi. Et puis je suis revenu peut-être un peu vite et ça c'est ma faute, parce que j'ai voulu essayer de revenir le plus vite possible et puis à un moment donné, bah la douleur était trop forte je voyais que les résultats ils suivaient pas donc là je me suis dit, bon là c'est bon, j'arrête un peu, je vais me faire infiltrer pour tuer les douleurs et puis je reviendrai en septembre si j'ai encore la foi, quoi. Et puis il y a eu une petite prise de bec avec mon entraîneur à ce moment-là. On a une petite réunion, moi je lui ai dit "écoute je sais pourquoi tu me sélectionnes pas sur les championnats du monde parce que j'ai pas les résultats. En revanche, moi en tant que personne, je l'accepte pas. Je comprends pas parce que quand tu m'as mis dans l'équipe, on a gagné, et tu me mettais dans la position de celui qui terminait, et on gagne. Donc je comprends pas pourquoi tu, entre guillemets, je comprends pas pourquoi tu me sauves pas quoi". Et donc on a fini en pleurs tous les deux, on a parlé pendant 3h et puis oui j'ai compris, je savais très bien pourquoi il me prenait pas, mais il m'avait pas pris et il a fallu le temps pour moi de faire ce deuil. Et ça a été un élément constructeur, fondateur dans ma dernière olympiade en tant qu'athlète. Fixation d'objectifs, qu'est-ce que... ouais je continue là, mais en fait, tu continues, tu te plains, tu râles, tu vas où, c'est quoi que tu veux ? Pourquoi tu continues en fait ? Je m'étais dit "j'arrête en 2016, je voudrais retourner aux jeux en 2016. Essayer d'y faire une médaille. Qu'est-ce que je dois faire pour aller aux jeux en 2016 ? Bah ce qui serait bien, c'est quand même que je participe aux championnats du monde en 2015, pour montrer à tous que je suis pas mort, quoi, et même à moi. Ce qui pourrait être bien aussi c'est d'arriver à accrocher le wagon en 2014, des championnats du monde." Tu y arrives, tu y arrives pas, c'est pas très grave. Mais voilà, et en fait à partir du moment où j'ai verbalisé ça à moi-même et à mon entraîneur de l'époque, avec qui on avait eu cet acte fondateur l'année précédente, eh ben en fait les perfs elles sont revenues. J'ai été sélectionné sur les championnats du monde en 2014, là où je m'étais dit que ça pouvait être un objectif intermédiaire mais pas forcément obligatoire. Et puis j'ai fait une médaille aux championnats du monde, j'ai refait une médaille aux championnats du monde, j'ai pris le bronze, on gagne par équipe. Et je retrouve un peu une place de titulaire et finisseur dans les moments importants pour cette équipe de France. Donc bah déjà de faire la médaille en individuelle ça m'a permis d'emmagasiner beaucoup de confiance. Sur cette saison-là la saison 2014, j'ai commencé la saison j'étais 77e mondial. J'ai terminé la saison j'étais 7e mondial. Donc la confiance était revenue, les résultats se sont enchaînés. Et puis après 2015, j'ai de nouveau gagné des coupes du monde internationales, des Coupes du Monde. Et puis je prends, dans la saison, je prends très vite la place de numéro un mondial, que j'ai pas quittée jusqu'à ma retraite sportive. Et à la fin de l'année, je gagne les championnats d'Europe et je suis vice-champion du monde en individuel et puis on enchaîne sur les Jeux Olympiques où je prends le bronze en individuel et on gagne la médaille d'or par équipe.

Mark

La manière dont tu décris cette deuxième olympiade, tu la décris avec, j'ai l'impression, plus de détachement. Est-ce que tu attribues ça au fait que tu as pris du recul et que tu te mettais moins de pression peut-être ?

Gauthier

Oui. Tu sais, j'ai... à ma première olympiade ou à laquelle je participe en 2012, en même temps je fais des études dans le sport. Et dans les études dans le sport, on te donne la théorie de ce que doit être un entraîneur, on te donne la théorie de ce que l'athlète peut adapter et cetera, et puis... et à un moment donné, moi je retrouvais pas ça forcément dans mon quotidien. Et, mais ce que j'ai oublié, c'est qu'on était quand même un sport d'opposition. Donc en fait, la performance elle dépend pas que de moi aussi. Et à un moment donné, il faut accepter de relâcher. C'est-à-dire que, si je loupais un entraînement à un moment donné, je me disais "mince, je m'entraîne pas assez, il faut que je fasse plus" et cetera. Et 2012 ça a été ça, j'ai voulu contrôler massivement tout ce que je faisais, et au point où, je te disais, d'en finir par somatiser, quoi. Parce que, ouais, l'entraîneur, il va pas dans mon sens, enfin, dans mon sens, dans le sens de faire plus à l'entraînement. "Si on veut être le meilleur il faut faire plus, travailler plus pour gagner plus", c'était la période en plus. J'ai voulu être le calife à la place du calife, donc être l'entraîneur à la place de l'entraîneur... "toi c'est toi l'entraîneur, tu sais ce qui est bien, donc vas-y. Prends cette pression. Moi je viens à la salle, et quand il y a de l'escrime, je me mets dans mon truc, je fais mon escrime, je gère ma charge d'entraînement dans l'escrime, je vais m'entraîner et tout, mais, toi tu t'occupes de tout le reste. Je veux plus avoir à m'occuper ou à mettre mon nez là-dedans, quoi." Donc, le fait de relâcher ça, ça a été aussi libérateur.

Mark

Et donc quand tu as eu cette cette revanche, on va dire en 2016, comment tu l'as vécue ? Tu l'as...

Gauthier

En fait, j'ai aussi accepté à ce moment-là que je pouvais retourner aux jeux ou ne pas retourner aux jeux parce qu'il y avait d'autres athlètes qui étaient plus forts que moi. Ça je l'avais accepté, je l'avais intégré, je savais que c'était une possibilité. La sélection est tombée parce que sur cette saison-là j'ai fait encore une grosse saison, je gagne trois épreuves sélectives, je suis toujours numéro un mondial... Donc la sélection, ça a été pas une formalité, parce qu'il faut faire les perfs, mais quand l'annonce est faite, je sais déjà que je serai dedans quoi. Mais y aller c'est une chose, revenir avec une médaille ça en est une autre. Et j'avais aussi accepté, en allant aux jeux, que je pouvais revenir sans rien, pas de médaille. Et je l'ai accepté en me disant que il y avait des champions français, qui avaient jamais fait les jeux olympiques. Et donc quelque part je m'étais dit "bah ouais, lui, il était super fort mais il a jamais fait les jeux et je trouve que quand même, c'est une bonne personne." Donc voilà, donc bah en fait je peux aussi rester une bonne personne sans faire de médailles aux jeux, quoi. T'acceptes ce truc-là, ça devient plus quelque chose d'important, et donc du coup, ça m'a permis de me recentrer sur ma performance à ce moment-là. Et puis bah j'ai réussi à gagner une médaille, donc en fait, j'ai... cette médaille de bronze en individuel, elle a valeur d'or pour moi. Par rapport à mon parcours, par rapport à mon chemin, mon cheminement, je la considère comme une médaille d'or. Quand je perds en demi, mes copains ils viennent, mes équipiers ils viennent me voir, "ah désolé, tu as perdu." J'ai dit "mais non les gars, je suis en finale. Il faut que j'aille tirer la bronze, mais pour moi ça sera ma médaille d'or. Mais je suis en finale, je vais je vais le réussir, je vais réussir à le faire." Et puis bah j'ai pris cette médaille de bronze, et ouais, c'était valeur d'or pour moi. Alors après les jeux, on m'a dit "ah tu vas te rendre compte dans quelques années que tu étais pas loin d'aller être en finale et éventuellement être champion olympique, tu...", mais en fait je veux même pas me poser cette question-là, je l'ai jamais revu le match parce que ce qui est passé est passé, et puis c'est comme l'année d'avant, je perds en finale des championnats du monde d'une touche, j'ai jamais regardé le match et je voulais pas m'attarder sur ça. Oui c'était une blessure parce que j'aurais pu être champion du monde, peut-être que j'aurais dû. Bah non en fait, j'aurais pas dû puisque j'ai pas gagné. Mais j'aurais peut-être pu, j'avais ce qu'il fallait, et sur la dernière action, je passe au-dessus de l'épaule, je manque la cible, et puis l'autre bah il me récupère après l'action. Donc c'est lui qui est champion du monde, c'est moi qui suis médaillé d'argent. C'est quelque chose qui manque dans mon palmarès. Mais à la limite je m'en fous parce que c'est ce qui m'a peut-être permis de décrocher cette médaille de bronze. Est-ce que si j'avais été champion du monde en 2015, est-ce que j'aurais été médaillé olympique en 2016 ? Donc en fait, ça fait partie de ma ligne, c'est que c'était comme ça pour moi. Ça fait partie de ma ligne, je l'ai accepté et puis j'avance. Et ça fait pas de moi quelqu'un de moins bon dans ma discipline. Mais l'accepter, c'était aussi pouvoir avancer.

Mark

Ouais t'as eu tout ce que, j'ai l'impression que tu as...

Gauthier

J'ai eu de la chance dans ma vie d'athlète, même dans ma vie tout court. J'ai eu de la chance de faire ce que je fais, aujourd'hui je travaille, mais c'est pas... oui c'est un travail, c'est prenant, je peux être amené à partir loin de ma famille pendant plusieurs semaines, là ça va faire un mois et demi qu'on est parti loin de ma famille. Mais en fait j'ai pas l'impression de faire un métier quoi, j'ai pas l'impression de faire du boulot. C'est, je me fais plaisir au quotidien, je suis sur le terrain, je vis une aventure humaine incroyable, avec des gens super. Je l'ai vécu quand j'étais en France, je le vis maintenant à l'étranger. De toute façon c'est une aventure humaine. Et ça ça me permet de m'ouvrir et ça m'aide à avancer. C'est top. C'est une super aventure en fait, c'est un super métier. Mais oui, c'est c'est dur, et je te dis que j'ai pas l'impression de travailler au quotidien quoi.

Mark

Et en donc en 2016, à ce moment-là, donc t'as cette médaille, c'est à ce moment-là que tu dis que tu arrêtes ta vie d'athlète pour te consacrer maintenant à une carrière d'entraîneur ? C'est à ce moment-là ou ?

Gauthier

Ouais. Non alors la carrière d'entraîneur, je voulais l'embrasser depuis un un moment en fait. Et après le chemin il était plus facile je pensais, d'avoir des médailles olympiques pour faire une performance en escrime, c'est-à-dire que moi je voulais entraîner une équipe nationale française. Donc il fallait avoir les diplômes d'État afférents pour pouvoir avoir ce truc-là. Donc c'est pour ça que je te dis qu'en 2012, ma performance elle est pas bonne aux jeux. J'hésite à activer ce plan-là parce que je suis déjà dans la fonction publique à ce moment-là. Donc j'ai retardé mon intégration, mais ce plan de carrière était déjà prêt. Donc on parle souvent chez les sportifs de la reconversion. Moi ma reconversion elle était réglée, elle était réglée, le jour où j'ai appuyé sur le bouton, je savais où j'allais quoi. Quand tu es athlète, c'est un peu... tu dis non, je peux pas m'arrêter, parce que si je m'arrête, qu'est-ce que je vais faire ? Et ben moi, je peux m'arrêter du jour au lendemain, quoi. Je sais ce que je vais faire. C'est une richesse infinie. C'est avoir de la sérénité puissance 10, par rapport à ceux qui sont encore en train de faire des études ou ceux qui avaient fait le choix de pas faire d'études, et puis ils se retrouvaient quand même dans une situation où ils étaient un peu emprisonnés par rapport à l'escrime et à la performance. Donc ouais je fais le choix d'arrêter en 2016, c'est un choix personnel, mais j'avais envie de gagner des matchs autrement. En étant plus en retrait. J'avais cette impression que ouais, en tant qu'entraîneur, je pouvais aider des athlètes à gagner des matchs et je trouvais ça aussi valorisant. Donc j'ai voulu faire ça. Et le jour où j'ai activé, bon ben tout ne s'est pas passé comme je l'avais imaginé. Mais ça j'ai appris avec le temps que ce que tu imagines c'est pas forcément ce qui va se passer, et que ton chemin en fait il est pas linéaire. Donc, et puis que tout accident, finalement, c'est une bénédiction. Tu fais plus pour toi seul, tu fais pour aider les autres. Et ça, c'est aussi super. Et puis j'apprenais avec... je continuais à apprendre, toujours cette notion d'apprentissage. J'apprenais avec mon ancien entraîneur qui me donnait déjà quand j'étais athlète, et ayant vécu son expérience en Chine, quand il est revenu, j'apprenais de son expérience en Chine. Donc, c'était toujours cette soif de savoir. Et puis bah après, avoir des athlètes, apprendre à les connaître, comment tu vas pouvoir les aider, activer des leviers, tout ça ça fait partie de ce savoir, quoi. Donc c'était génial.

Mark

Et ça te manquait pas, euh, le côté athlète ? Ou en fait, tu te considères, voilà, j'ai eu ce que je voulais, j'ai tourné une page, j'ai...

Gauthier

Euh j'ai eu ce que je voulais, j'ai tourné la page, ça m'a jamais manqué. Ça me titillait des fois, mais 2 minutes, en fait, le temps d'une clope, 2 minutes. Parce que, après, tu te souviens de tous les efforts que tu as à faire pour atteindre ce niveau-là. Tu sais que, quand tu arrêtes, bah tu as les petits bobos qui se réveillent, tu as un mal de genou, tes muscles sont plus aussi souples qu'auparavant, donc tu peux plus faire vraiment ce que tu veux. Donc, et puis tu as plus envie d'avoir mal en fait, parce que tu sais que la séance que tu vas faire quand tu vas reprendre, celle-là, elle va laisser des traces pendant une semaine, et tu as plus envie de ça. Enfin, en tout cas moi, j'avais plus envie de ça.

Mark

C'est évident qu'un athlète de haut niveau, y a plein de sacrifices, mais c'est quoi la face cachée en fait ? Qu'est-ce que les gens ne voient pas ?

Gauthier

Bah les gens ils voient la fame. Il y a certains athlètes qui cherchent la fame à travers, et bon, tu vois, moi j'ai très vite compris que l'escrime la fame, ça a duré 2 minutes quoi. Mais moi la fame c'est pas ce qui m'attirait le plus, hein. Après les gens, ils voient pas quoi ? Bah ils voient pas que, ouais les week-ends, tu es pas forcément là. Les gens, ils voient pas que, quand tu as des décès dans ta famille, bah tu peux pas y aller. Quand tu as des mariages dans ta famille, des fois ça tombe pendant des compètes. Enfin, les décès tu sais pas quand ça va tomber, par définition. Mais ça peut arriver quand tu es en compétition, et bah tu es en compétition, tu es pas auprès de tes proches. Donc tu peux pas soutenir tes proches dans ce moment douloureux. J'ai pas pu aller aux enterrements de mes grands-parents, j'ai pas pu aller aux enterrements... j'ai un cousin qui était décédé, j'ai pas pu aller à son enterrement, j'étais au championnat d'Europe. Et voilà, il y a beaucoup de choses comme ça, je pensais pas que j'étais famille à ce point-là, mais ma sœur elle m'a aidé à être famille comme ça, et ouais, c'est des choses qui, à la fin, te font un petit peu remettre en question les sacrifices que tu fais pour le sport. Donc oui, tu fais des sacrifices familiaux, tu fais des sacrifices bah pour tes potes, parce que tu vois tes potes partir, "ah tiens demain, on va à tel endroit, tu viens ? Bah non, je suis désolé parce que j'ai entraînement." ou "Non je suis désolé, je suis parti, je reviens de compète, je repars la semaine prochaine, il faut que j'ai besoin de me poser un peu, j'ai besoin de récupérer". Et moi ce qui était dur c'était ouais, c'était la famille, la vie familiale en fait. Mais familiale au sens large. C'est les cousinades "ah, tu as envie d'aller voir tes cousins, tu les vois pas souvent", ben non, tu peux pas te faire la cousinade parce que bah ça tombe le week-end où tu es en compète à Paris, et ben voilà, ils vont passer du bon temps ensemble, et ça tu peux pas le faire. Comme je t'ai dit, les enterrements, pas pu y être, alors que j'aurais aimé y être quoi. Mais bah tu peux pas parce que t'es pas là ou parce que... Et puis après, tu as aussi tes parents qui veulent te protéger de ces moments douloureux, donc ils te le disent pas tout de suite pour te le balancer après. Mais bah tu réfléchis, tu dis "tiens j'essaie de les appeler, ils répondent pas, qu'est-ce qui se passe ? Bon je vais passer par un autre canal, allô ouais salut la sœur, comment ça va ? Bon j'arrive pas à avoir les parents, ils sont où ? Ouais, bon ben ils voulaient pas te le dire, mais la grand-mère est décédée la semaine dernière." Ah d'accord, bon bah finalement, tu les appelles, tu arrives à les avoir, ils reviennent de l'enterrement, voilà. Mais c'est des trucs comme ça où, ouais, par moment, tu te sens un peu exclu, ou en marge quoi. Mais quand tu es athlète, tu as moins la possibilité de t'échapper pour aller dans des choses comme ça que quand tu es entraîneur. Puisque entraîneur, c'est quand même ton métier. Et tout le monde comprend, et peut comprendre que, à ce moment-là, tu as besoin de t'échapper pour ta famille. Parce que la famille finalement, c'est ce qui te reste, et c'est ce qui est important.

Mark

Et c'est quoi qui te plaît le plus maintenant en tant qu'entraîneur ?

Gauthier

Ah c'est, c'est d'essayer d'optimiser des jeux d'adversaires, d'athlètes, c'est essayer de les faire comprendre, de les amener dans mon univers en fait. "Regarde, moi je pensais l'escrime comme ça, toi, est-ce que ça te parle ? OK, ça te parle pas. Bon, comment ça te parle l'escrime ? Comme ça, OK. Ah, mais si tu essaies de faire...", c'est des ajustements en fait, c'est du bricolage, mais à l'échelle humaine. Donc c'est valorisant parce que tu vois un athlète progresser et évoluer en tant que personne, en tant qu'athlète sur la piste. C'est valorisant quand ça se passe bien, et c'est aussi valorisant que quand tu achètes une maison puis que tu la retapes complètement de tes mains, toi-même. Donc ça c'est au moins aussi valorisant quoi, tu as l'impression de créer quelque chose. Alors, nous on crée dans l'entraînement, tu crées des choses qui sont pas quantifiables, au même sens que construire une maison, mais c'est toujours un acte de création, et d'apprentissage, parce que tu n'arrêtes jamais d'apprendre, en fait.

Mark

Parce que toi maintenant tu as l'expérience des compétitions, des JO et cetera. Est-ce que tu vois certains des athlètes que tu entraînes entre guillemets faire un peu les mêmes erreurs que toi tu as pu commettre, que ce soit en termes de confiance ou de posture ou de...

Gauthier

Et là, c'est toute mon expérience qui m'aide à les aider, à traverser ces situations-là. Alors tu as des athlètes qui vont essayer de boire et puis d'adapter cette chose à leur manière. Tu en as d'autres qui vont t'écouter et puis ça va ressortir par de l'oreille, et puis tu as beau leur dire "attention, ça va pas bien se passer là", tu prends un chemin, parce que j'en ai pris des chemins comme ça aussi, "tu prends un chemin, c'est que de la peine et du désespoir, quoi. C'est... ne le fais pas, ne le fais pas. Pour toi, ne le fais pas." Mais je peux comprendre que ces gens-là ils ont envie aussi de vivre leurs propres expériences, de la même manière que j'ai vécu mes propres expériences. Mais s'il y a certains moments, je peux en aider à prendre des raccourcis ou éviter ce chemin-là, j'en suis que plus heureux en fait.

Mark

Donc un athlète par définition c'est quelqu'un enfin, surtout à ce niveau-là, c'est quelqu'un qui veut gagner donc souvent très sûr de lui j'imagine. Comment tu gères le fait de lui donner des leçons ou du moins savoir ce qui est bon pour lui, même si lui ne l'accepte pas ?

Gauthier

Ah l'athlète de base, il fait croire qu'il est ultra confiant et tout ça, mais moi, tous les athlètes que j'ai entraînés, ils peuvent me raconter ce qu'ils veulent, mais il y en a aucun qui est sûr de lui. Parce que tu vas être confronté à un adversaire, parce que tu sais que tu peux perdre au premier match d'une compétition. Et donc rien que ça, ça te fait flipper. Donc après c'est comment tu construis la confiance en tant qu'entraîneur ? Tu vois, un top athlète, il sait allonger le bras, il sait faire une marche. Après c'est comment moi je souhaite qu'ils fassent les choses pour optimiser leur potentiel physique et technique et tactique. Et donc c'est en ça où, ben dans les contenus d'entraînement, je vais chercher à privilégier certaines situations, certaines postures, de manière à ce qu'ils puissent se réaliser et optimiser leur plein potentiel. Après si l'athlète il croit qu'il sait tout... Grand bien lui fasse. Je veux dire s'il veut pas m'écouter, en fait c'est lui que ça regarde. C'est lui que ça regarde, s'il est bon comme ça tant mieux. Tant mieux pour lui, et tant mieux pour moi aussi, hein, puisque s'il est performant dans des situations comme ça sans m'écouter, et qui ramène des médailles, et qu'il y a des primes aux médailles, ben je vais toucher la prime aux médailles, je suis l'entraîneur. Mais c'est sûr que c'est plus agréable quand il y a quelqu'un qui écoute, et qui échange avec toi, et qui parle vrai, quoi. Parce que moi j'essaie de leur parler vrai, à mes athlètes.

Mark

Qu'est-ce que tu peux lui renvoyer, comme posture, toi ta posture, qu'est-ce que tu peux te dire dans ton discours, qui va pour essayer de lui donner de la confiance le jour de la compétition ?

Gauthier

Le coaching, moi je fais par rapport à ce qu'il fait sur la piste, ce qu'il produit sur la piste, et par rapport à ce que l'autre fait. Donc c'est pas du tout du coaching technique. C'est du coaching d'attitude, du coaching stratégique, on va dire. Mais il y a rien de technique là-dedans. Et c'est pour essayer justement, de faire en sorte que mon athlète, les doutes que peut avoir mon athlète, soient levés. "Oui, continue, tu as raison. Ce que tu fais c'est juste. Là je suis peut-être un peu plus sombre, mais l'idée que tu as elle est bonne, vas plus dans son terrain pour générer la situation qui va mieux te convenir." Mais c'est des choses comme ça en fait.

Mark

C'est quoi le meilleur conseil qu'on t'ait donné ?

Gauthier

Putain j'avais jamais réfléchi à celle-là. Le meilleur conseil qu'on m'ait donné... "Sois toi-même". Sois toi-même. T'es pas quelqu'un d'autre donc joue pas un rôle, sois toi-même. Et en fait, ça te permet de faire un petit peu le tri sur, qu'est-ce qui est bon pour moi, qu'est-ce qui est pas bon pour moi ? Qu'est-ce qui va m'aider à avancer ? Qu'est-ce qui va au contraire me retenir ? Me faire reculer ? Mais c'est lié à cette soif d'apprendre en fait. Tu vois, après avoir arrêté, moi j'étais... j'aimais pas du tout le travail physique, pousser de la fonte, tout ça. J'étais nul, j'étais le pire de tout l'INSEP je suis sûr. De tous les sportifs de haut niveau, j'étais le pire. Et pourtant sur la piste, en tant qu'athlète escrimeur de haut niveau, j'étais dans les meilleurs. Et quand j'ai arrêté, bon ben, ce que je me refusais de faire ou que j'aimais pas faire, je l'ai quand même donné à faire à mes athlètes. Avec des bons interlocuteurs. Et avec les bons interlocuteurs je me suis dit que "tiens si je les avais eus quand j'étais athlète. Peut-être que ça aurait modifié ma considération pour le travail physique, la préparation physique."

Mark

Le thème de ces rencontres, c'est "Vivre la vie". Vivre la vie c'est une phrase qui nous est chère à Théo et moi, Théo derrière la caméra. Est-ce qu'il y a un moment en particulier dans ta carrière d'athlète ou d'entraîneur où tu t'es arrêté un instant et tu as fait, "mais vive la vie quoi", c'est génial ce que je suis en train de vivre c'est extraordinaire.

Gauthier

Bah oui mais tous les jours.

Mark

Tous les jours ?

Gauthier

Mais tous les jours j'ai ce truc-là. J'avais mon collègue qui était chef du staff il nous disait toujours "mais les gars, on a quand même une belle vie quoi. On a quand même une belle vie, on est là, on est payé à partir aux quatre coins du monde à entraîner des gens pour faire" - comme je te disais tout à l'heure, c'est-à-dire que - "c'est quoi le sport ? C'est... en France, c'est vu comme un hobby. On ne crée rien quand on fait du sport. Enfin, on crée juste des relations humaines, des échanges, mais c'est tellement c'est tellement bien quoi. Donc ouais vivre la vie. Vivre la vie, mais sans problème, mais c'est tous les jours. Nous, on a la chance de faire un métier passion, de vivre des expériences incroyables. Là moi en tant qu'entraîneur de Hong Kong, je vis une situation d'expatrié. L'expatriation, c'est une expérience de vie incroyable. En plus de pouvoir la faire profiter à mes enfants et ma famille, c'est... c'est génial. Et les relations humaines, tu es amené à tra... tu travailles dans ton métier, on fait une interview en français, c'est facile, c'est notre langue maternelle. Mais moi tous les jours je travaille et je suis dans l'inconfort de devoir parler en anglais, donc c'est une... tu gères du risque, mais, mais à la fin, si ça se passe mal, qu'est-ce qui peut m'arriver de pire quoi ? Je rentre chez moi en France et puis je vais trouver un autre truc. Mais on vit un super métier quoi. On a un super boulot, on a un super boulot. Et ouais, vive la vie tous les jours."

Mark

Gauthier, merci.

Gauthier

Mais de rien.

Mark

Vivre la vie. Ça a fait plaisir.

Gauthier

Vivre la vie. Tout le plaisir est pour moi.

Merci d'avoir écouté cet épisode de Vive la vie.